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mardi 15 juin 2010

Le ministre arménien Edouard Nalbandian explicite la position de l'Arménie.

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires

En tant que diplomate, le ministre a dit l'essentiel, et il n'est pas dans son rôle de détailler chacun des points abordés.

Par contre c'est le rôle de certains mouvements politiques tant en Arménie qu'en diaspora d'aller plus loin, de réclamer justice et réparations en mettant en avant le double langage des dirigeants turcs, tels que : - Parler du génocide des palestiniens alors qu'on a le sang de 1,5 millions d'Arméniens sur les mains ! - parler du blocus de Gaza, alors qu'on exerce soi-même un blocus de l'Arménie depuis 16 ans ! - parler de l'occupation du territoire du pays voisin alors que soi-même on occupe 37% de Chypre depuis 36 ans ! etc, etc ...

Double langage qui pourrait se résumer par cette phrase laconique : ‘Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce je fais.'

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Le ministre arménien des Affaires étrangères, Edouard Nalbandian, a donné une interview au magazine autrichien "Profile", dans le cadre de la prochaine visite en Arménie de son homologue autrichien, Michael Spendeleggerger ; voici le texte intégral :

Q- Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, la région a été confrontée à des changements majeurs au cours des dernières années : - l'Iran exerce une influence de plus en plus importante, - la Turquie tente de s'imposer comme l'éminence grise régionale, - et l'Arménie, en tant que petit pays, est prise dans ce tourbillon. Etes-vous inquiet pour l'avenir ?


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R- L'Arménie n'est pas un petit pays. Ce n'est pas seulement ce petit lopin de terre ici dans la région, mais une centaine d'autres ‘Arménies' partout dans le monde – partout où vivent les Arméniens, leurs communautés ont créé des petites ‘Arménies' ce qui créent une unité dans le monde entier.

Q- Mais encore, vos voisins directs sont plus grands et parfois plus agressifs.

R. Il y a eu des craintes au cours de notre histoire. Nous nous efforçons d'avoir une stabilité et une sécurité dans notre région, mais cela ne dépend pas uniquement de nous. Nous essayons d'avoir des relations normales avec tous nos voisins et c'est pourquoi nous avons lancé le processus de normalisation avec la Turquie. Nous avons de bonnes relations avec l'Iran, nous avons de bonnes relations avec la Géorgie et nous essayons de régler le conflit entre l'Azerbaïdjan et Haut-Karabakh afin d'avoir des relations normales avec l'Azerbaïdjan aussi.

Q- Au moment où le monde regarde avec inquiétude le programme nucléaire de l'Iran, - ne considérez-vous pas cela comme une menace pour l'Arménie aussi ?

R- Nous suivons l'évolution de cette question avec attention. Nous espérons que l'Iran et la communauté internationale trouveront une solution grâce aux efforts conjoints.

Q- Récemment, il semblait qu'il y avait eu une percée majeure dans les relations entre l'Arménie et la Turquie. Entre-temps, le rapprochement s'est à nouveau bloqué. Voyez-vous une chance pour une nouvelle dynamique dans un proche avenir ?

R- Les relations arméno-turques sont dans une impasse. Lorsque le Président de l'Arménie, Serge Sarkissian, a invité son homologue turc, le président Gül, en Arménie, cette initiative visionnaire, qui avait reçu une réponse positive du président turc, nous a permis de démarrer le processus. Après plusieurs mois de négociations difficiles, nous avons fait un pas important vers la normalisation des relations arméno-turques, en signant à Zurich l'an dernier les deux protocoles sur la mise en place de relations diplomatiques, prévoyant une ouverture de la frontière commune et le développement de relations bilatérales.

Q- Et la ratification a été suspendue. Pourquoi ?

R- Attendez, s'il vous plaît. Après la signature des protocoles, l'Arménie a commencé le processus de ratification comportant plusieurs étapes, dont la décision de la Cour constitutionnelle, un mois avant la date limite officielle, qui a annoncé les protocoles en conformité avec les lois fondamentales du pays. Début Février, le Président Sarkissian a annoncé dans son discours de Chatham House à Londres, que le Parlement arménien, où il jouit d'une confortable majorité, ratifiera les Protocoles dès que la Turquie le fera.

Le côté turc, où les procédures de ratification sont plus faciles, n'a pris pratiquement aucune mesure à cet effet, à l'exception de l'envoi des protocoles au Parlement, où ils sont bloqués depuis neuf mois maintenant.

Q- Voyez-vous un déblocage prochain ?

R- L'approche arménienne coïncide parfaitement avec la position de la communauté internationale, où la ratification des accords est prévue sans conditions préalables et dans un délai raisonnable. C'est sur cette compréhension commune que nous avons commencé ce processus conformément à l'accord. Et je le redis, dans les protocoles il n'y a pas de conditions préalables.

Nous espérons que le processus n'est pas mort, mais seulement suspendu. Et comme il a été dit très clairement, nous sommes prêts à aller de l'avant si la Turquie est aussi prête à aller de l'avant avec une normalisation sans conditions préalables.

Q- La Turquie pour sa part accuse l'Arménie de bloquer le rapprochement : Qui est le responsable alors ?

R- La Turquie tente de trouver des raisons sans fondements pour traîner en longueur le processus, indépendamment de sa logique. À quel point l'Arménie est cause du blocage de la normalisation ? Personne ne peut le dire. Toutes les étapes du processus de normalisation effectuées par l'Arménie ont été saluées par la communauté internationale tout entière. Même la décision de suspension du processus de ratification a été comprise, voire applaudie.

Q- Selon les médias, la raison la plus importante pour la suspension des négociations avec la Turquie est le conflit du Haut-Karabakh. Est-ce à dire que la question du génocide passe après celle du conflit du Haut-Karabakh ?

R- Le principal et unique motif de la suspension du processus est la tentative permanente de la Turquie de lier la normalisation des relations avec d'autres questions. Après la signature des protocoles, la Turquie a fait marche arrière et a recommencé à parler avec un langage de conditions préalables ; par exemple celle de lier le processus de normalisation arméno-turc avec la résolution du conflit du Haut-Karabakh. Non seulement l'Arménie, mais aussi les médiateurs, les partisans de ce processus, la communauté internationale tout entière, ont publiquement fait savoir que la résolution du conflit du Haut-Karabakh n'a aucun lien avec le processus de normalisation arméno-turc. Et qu'un tel lien ne peut qu'endommager les deux processus.

Q- Y a-t-il également eu des pressions internes de la part des responsables de l'ANC pour abandonner les négociations ?

R- Le mécontentement de nombreux Arméniens, non seulement en Arménie, mais aussi dans la diaspora, est motivé par le manque de confiance envers la bonne foi de la Turquie. Et la raison de cette suspension est du au fait que la Turquie est aujourd'hui incapable de respecter les accords conclus, ses engagements et la parole donnée.

Q- Depuis quelque temps, la Turquie semble être ouverte à la normalisation des relations, et a fortement changé son attitude. Avez-vous une explication sur ce comportement d'Erdogan ?

R- Je ne peux pas dire ce que personne ne sait. Je peux seulement dire que presque personne n'a compris.

Q- Le Premier ministre turc Erdogan a menacé très clairement d'expulser une centaine de milliers d'Arméniens. Est-ce que cela n'évoque-t-il pas les marches de la mort de 1915 ?

R- Ces sortes de remarques par un dirigeant turc parlent d'elles-mêmes. Cela veut dire qu'il est regrettable que certains dirigeants de la Turquie moderne n'ont pas renoncé à des approches discriminatoires et racistes de la période ottomane.

Bien sûr, cette déclaration particulière a été un choc pour tout le monde et pas seulement en Arménie. Le génocide arménien a commencé en 1914-1915 avec exactement ce genre de déclarations. Soixante-quinze ans plus tard, les massacres et les déportations de la population arménienne de l'Azerbaïdjan ont été accompagnés avec ce type de déclarations racistes.

Q- Pourquoi est-il si important pour l'Arménie que la Turquie accepte l'expression ‘génocide' ?

R- Dès le début de ce processus nous avons dit à nos homologues turcs qu'en aucune façon l'Arménie ne comptait remettre en question la réalité du génocide des Arméniens ou l'importance de sa reconnaissance internationale.

Nous voyons dans la reconnaissance et la condamnation du premier génocide du XXe siècle, non seulement un hommage à la mémoire des victimes, mais aussi un moyen important pour prévenir les génocides futurs.

Q- Vous êtes optimiste. Pensez-vous réellement que cela empêchera de futurs génocides ?

R- Vous le savez sans doute, que Rafael Lemkin l'auteur du mot ‘génocide' a invoqué le massacre (génocide) des Arméniens comme explication de son intitulé concernant le crime contre l'humanité. Bien qu'il ait été très difficile pour nous, nous n'avons pas mis la reconnaissance du génocide des Arméniens par la Turquie comme une condition préalable à la normalisation de nos relations. La Turquie doit se réconcilier avec son propre passé pour pouvoir construire son avenir. Nelson Mandela a dit une fois : "La vraie réconciliation ne consiste pas à simplement à oublier le passé".

Dans le même temps, je dois mentionner qu'en Turquie même, il y a certains processus et des mouvements appelant à la reconnaissance du génocide. Tout de suite après que nous ayons lancé le processus de normalisation, plusieurs intellectuels turcs ont lancé une campagne internet, qui a été appelée "la campagne d'excuses". En quelques semaines 35.000 personnes ont signé cette pétition. Pour la première fois en 95 ans, le 24 avril, le génocide des Arméniens a été commémoré sur la place Taksim d'Istanbul. J'espère qu'un jour la Turquie reconnaîtra le génocide des Arméniens. Et c'est important pour la Turquie elle-même. Beaucoup en Turquie commencent à comprendre cela et presque personne n'a plus le moindre doute à ce sujet en dehors de la Turquie.

Q- Le fait que la Turquie refuse de le faire est peut être lié à la crainte de demandes d'indemnisation, voire de revendications territoriales. Qu'attend l'Arménie, outre l'acceptation de la Turquie de sa responsabilité du génocide ?

R- Depuis son indépendance, l'Arménie n'a jamais fait aucune déclaration concernant des revendications territoriales. Il est regrettable que certaines forces politiques turques utilisent de tels arguments dans le but de créer la peur dans la société turque.

Q- Et les demandes de réparations financières ?

R- C'est une question très hypothétique. Il y a des Arméniens dans le monde entier, descendants de rescapés du génocide, qui ont perdu leurs propriétés de l'époque. Ils disposent de moyens juridiques pour appuyer leurs demandes, qu'il y ait ou pas reconnaissance. Il s'agit d'une démarche tout à fait normale dans un monde civilisé et moderne. Alors, où est le problème ?

Q- Le président Serge Sarkissian a déclaré à l'hebdomadaire allemand "Der Spiegel", qu'une commission mixte d'historiens n'aurait de sens que si la Turquie admettait sa culpabilité dans le génocide. N'est-ce pas une demande inacceptable pour un processus qui est sensé faire le jour sur ce qui s'est réellement passé ?

R- La réalité du génocide des Arméniens ne peut pas être remise en question. Nous l'avons dit à nos collègues turcs tout au début de ce processus. Nous avons convenu d'établir des sous-commissions au sein d'une commission intergouvernementale sur le développement des relations bilatérales, et l'une des sous-commissions aura comme objectif de rétablir la confiance entre les deux nations, mais bien sûr en ne remettant pas le génocide des Arméniens en question.

Vous ne pouvez pas atteindre l'objectif de rétablir la confiance entre les nations, en mettant ce Génocide en question.

Q- Etes-vous satisfait par le fait, qu'il y a quatre ans l'Assemblée nationale française ait adopté une loi qui pénalise la négation du génocide des Arméniens ? Quel est le sens de l'adoption de ce type de loi dans des pays qui n'ont rien à voir avec le génocide ?

R- C'est la même chose que d'adopter des lois et des résolutions sur l'Holocauste par des pays qui n'ont rien à voir avec cela. Nous nous souvenons encore des mots glacials d'Adolf Hitler : "Allez, tuez sans pitié. Après tout, qui se souvient des Arméniens ?"

Le génocide est un crime contre l'humanité. Et comme tel, il concerne l'humanité tout entière, et pas seulement le peuple qui en a été la victime.

Q- L'Allemagne refuse toujours à utiliser le mot ‘génocide' dans son libellé officiel sur les événements de 1915 - même si elle porte une part de responsabilité dans les massacres, en détournant la tête ou en fermant les yeux. Qu'est-ce que l'Arménie attend de l'Allemagne ?

R- Au Bundestag allemand, dans sa résolution intitulée « Commémoration de l'expulsion et du massacre des Arméniens en 1915 », adoptée il y a cinq ans, on peut lire ce qui suit :

"Le Bundestag déplore le rôle peu glorieux joué par le Reich allemand qui, en dépit d'une mine de renseignements sur la déportation et l'annihilation organisées des Arméniens, n'a fait aucune tentative pour intervenir et mettre fin à ces atrocités."

Je crois que ce texte parle de lui-même. A chaque fois que les dirigeants allemands visitent Yad Vashem et rendent hommage aux victimes de l'Holocauste, ils gagnent la sympathie et la vénération de la communauté internationale pour ce geste. L'Allemagne s'est réconciliée avec son propre passé et nous espérons que l'Allemagne servira d'exemple à la Turquie pour faire de même.

Q- Le ministre autrichien des Affaires étrangères se rendra bientôt en Arménie. Quelles sont les questions qui seront discutées lors de cette rencontre ?

R- Il y en aura de nombreuses. Car il reste encore beaucoup à faire dans nos relations bilatérales. C'est donc une très bonne occasion de les mettre en avant et de développer de nouvelles possibilités.

Q- Comment se fait-il que les relations bilatérales sont si faibles ?

R- Nous ne pouvions pas dire qu'elles sont faibles, mais nous avons un fort potentiel pour mieux les exploiter. Ainsi, la visite du ministre Michael Spendeleggerger pourrait être une bonne occasion pour développer et améliorer nos relations.

Radio Publique d'Arménie



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