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lundi 24 janvier 2011

Les relations restent tendues entre l'Iran et l'Azerbaïdjan

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Traduction libre Gérard Merdjanian - commentaires

La politique de Bakou n'a pas fondamentalement changé envers son voisin iranien, il reste politiquement correct. Plusieurs raisons à cela.

Tout d'abord les relations Moscou-Téhéran sont au mieux, tout comme d'ailleurs les relations Ankara-Téhéran, au grand dam de Washington qui compte sur la Turquie en cas de dégradations des relations avec l'Iran. Quant aux liens Erevan-Téhéran, ils sont au beau fixe, ce qui agace les Azéris au plus haut point, car Bakou a du mal à faire jouer la solidarité musulmane contre l'Arménie. Si l'on ajoute à cela les conduits d'hydrocarbures Iran-Arménie, Bakou ne peut jouer comme il veut avec le robinet énergétique contre son ennemi. Aussi, négocie-t-il avec Tbilissi le rachat du tronçon du gazoduc russe qui alimente l'Arménie.

En cas de coup dur la Géorgie ne bougera pas, bien qu'elle entretienne de bonnes relations avec ses deux voisins turcs (ottomans et azéris), qui sont également ses deux pourvoyeurs de Fonds pour ses infrastructures ; mais hélas, les relations avec le voisin russe sont mauvaises. Vu que de surcroit les liens entre Moscou et Erevan sont très forts, Bakou ne peut compter que sur la Turquie pour contrer l'Arménie.

Bien que qu'il existe des tensions, Bakou a toutefois négocié avec Téhéran le passage sur le territoire iranien d'un pipeline vers le Nakhitchevan.

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L'augmentation du nombre d'articles critiques dans les médias tant iraniens qu'azerbaïdjanais laisse à penser que les rapports entre deux pays ne sont pas au beau fixe. Dans l'ensemble, la relation entre les deux pays n'est pas un modèle pour le reste du monde islamique, et il y a des raisons objectives. Entre autre, la position des Azéris - à 70% Chiites (dans le Sud du pays), et 30% Sunnites (dans le Nord du pays), - face à une Turquie essentiellement Sunnite. Et, comme on le sait, le chiisme est la religion officielle de l'Iran.

* L'art et la manière de s'approprier le travail des autres

On observe ici la tentative de l'Azerbaïdjan d'essayer de jouer sur les deux tableaux, c'est à dire de ne pas gâcher les relations avec la Turquie ni avec l'Iran. En soi, ce désir est louable : qui ne voudrait pas vivre en paix avec ses voisins ? Seulement, les moyens d'atteindre cet objectif ne sont pas très clairs, et particulièrement dans les relations avec l'Iran. Jugez plutôt : - coryphée de la littérature mondiale, les Perses qui écrivaient en persan, sont déclarés être des Azerbaïdjanais ; - les monuments culturels sont réappropriés ; ... Cette liste est sans fin. Bakou a déjà utilisé cette méthode pour s'approprier la culture des autres, accusant tout d'abord les Arméniens, puis toutes les autres nations de la région, qui ont eu le malheur de vivre à côte de ces descendants de nomades, et qui sans vergogne déclarent que les Arméniens et les autres ne connaissaient pas le lavash [1]
, le kéfir [2], les bonbons persiques ou nombres de produits similaires, lesquels sont déclarés tout bonnement d'origine azérie. Le seul pays qui dans ce domaine, n'a pas encore été accaparé par l'Azerbaïdjan, est la Turquie. La raison en est très simple : se quereller avec Ankara est improductif pour Bakou, vu qu'il est son seul alliée dans la région, malgré l'idée concoctée par l'agit-prop de Bakou selon lequel le monde entier est l'ami de l'Azerbaïdjan, à l'exception de ... L'Arménie.

* L'enjeu des hydrocarbures

Mais revenons à l'Iran. Apparemment, Bakou tente de prendre ses distances avec l'Iran, depuis que celui-ci est devenu un « Etat voyou » et que seuls les puissants peuvent se permettre de rester ami avec lui. La dépendance quasi-totale de Bakou envers les Etats-Unis et la Russie le mette dans une position très inconfortable. Et puis il y a les gazoducs Nabucco et South Stream, ce qui lui rend le choix très difficile, vu qu'il est incapable seul de remplir ces tuyaux, et qu'il a besoin pour ce faire de l'Iran et du Turkménistan. Alors, que peut faire Bakou ? C'est jouer au chantage avec l'UE. Mais à ce jeu, il ne faut pas se faire prendre, c'est un art que l'Azerbaïdjan maîtrise depuis longtemps, et qu'il a utilisé avec succès jusqu'à présent. Bakou se considère, pour une raison ou une autre, comme étant un très grand, voire le seul, détenteur de réserves d'hydrocarbures dans le monde. Mais il risque d'aller au devant de grosses surprises, en découvrant que ce grand rôle sera dévolu à la Russie et à l'Iran. Aussi, pour se prémunir, il essaie de s'assurer du soutien des États-Unis, de sorte qu'en cas de force majeure, il aurait quelqu'un pour à qui demander protection. Par force majeure, Bakou sous-entend déclenchement d'une guerre dans la région, et peu importe avec qui et pourquoi. Les motifs ne manquent pas. Selon les experts, une guerre aurait pu se déclencher l'an dernier, en raison de la division de la région Caspienne, Bakou déclarant qu'il a aussi des droits sur cette richesse. Cette année, on parle beaucoup de l'éventualité d'une opération militaire des Etats-Unis contre l'Iran. Et, enfin, n'oublions pas la guerre avec le Haut-Karabakh, considérée comme une priorité en Azerbaïdjan. Cependant, ici aussi, l'Iran a ‘rendu service', en refusant (en cas de guerre) de laisser les équipements militaires traverser son territoire pour lancer des attaques sur le Karabakh. Mais toutes ces prévisions restent trop pessimistes, presque autant que celles portant sur les relations entre la Turquie et Israël.


Sevak-Saroukhanian_medium
Mais attention, tension ne signifie pas rupture, pour la bonne raison qu'elle est contreproductive. Selon le politologue arménien, Sevak Saroukhanian, la tension actuelle entre l'Azerbaïdjan et l'Iran est conditionnée par un certain nombre de facteurs objectifs, ainsi : "L'Azerbaïdjan coopère activement avec les États-Unis, tandis que l'Iran soutient le mouvement chiite en Azerbaïdjan. Cependant, je ne pense pas que cela ira jusqu'à une confrontation ouverte. Tout va se passer tranquillement, et chacune des parties tentera d'atteindre ses objectifs. Toutefois, l'Iran ne permettra jamais que la croissance de l'Azerbaïdjan en fasse un chef de file régional."

* Les Etats-Unis ne sont pas en reste

Quant à la possibilité d'une guerre entre l'Iran et les Etats-Unis, l'expert estime qu'elle reste très improbable : "Mais en cas de conflit, l'Azerbaïdjan sera du côté des États-Unis, tout en se déclarant neutre. Bakou fournira ses aérodromes à l'US Air Force. Mais je le répète, c'est une option très improbable."

À noter que presque tous les terrains d'aviation azerbaïdjanais, qu'ils soient civils ou militaires, ont été renforcés et adaptés par les Américains eux-mêmes, pour permettre le décollage et l'atterrissage de gros porteurs.

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Garinée Ter-Sahakian – PanArmenian.net – Département Analyse




[1] Le lavash est un pain sans levain originaire d'Arménie, d'Iran. Traditionnellement, il est cuit au tandoori (four enfoui dans la terre), mais on peut très bien utiliser un simple four.

[2] Le kéfir est une boisson issue de la fermentation du lait ou de jus de fruits sucrés.


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