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lundi 1 août 2011

De l'ouverture de la frontière arméno-turque

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Traduction Gérard Merdjanian – commentaires
La Turquie s'est passée de l'Arménie et des Arméniens depuis près d'un siècle, et la fermeture de la frontière n'a pas changé grand-chose à sa politique étrangère. Ankara n'a que faire des demandes réitérées des Etats-Unis ou de l'UE pour normaliser ses relations avec sa voisine. Ce n'est pas cela qui l'a empêché de commencer avec ces pays ou qui empêche les négociations d'adhésion à l'UE. Le problème chypriote est beaucoup plus critique.
Qui sera le grand gagnant avec l'ouverture de la frontière ?
Ce ne sera certainement pas la Turquie. Commercer avec l'Arménie qui représente à peine trois millions de consommateurs potentiels en face des neuf millions d'azéris disposant d'un pouvoir d'achat plus élevés, ne supporte la comparaison. Si l'on ajoute à cela les revenus du pétrole et du gaz qui vont tomber dans les caisses de l'Etat avec la mise en service de Nabucco et les ventes d'armes à Bakou, l'intérêt d'une normalisation chute encore d'un cran. Le contentieux principal avec Erevan est beaucoup plus ancien et plus profond, car il concerne le cadavre de tout un peuple, un crime imprescriptible, celui du génocide de 1.500.000 Arméniens, de la confiscation de tous les biens et de l'annexion de leur territoire. La récente réaction d'Erdogan, lors de la conférence de presse commune avec Aliev à Bakou, aux propos du président Serge Sarkissian, est symptomatique.
Quant à ceux qui pensent que l'Arménie se portera mieux avec une frontière grande ouverte, parce que le commerce transitera beaucoup moins par la Géorgie, ils risquent forts de se trouver groggy quand le rouleau compresseur de la puissance financière turque sera passé par là.

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Une nouvelle fois les Etats-Unis ont soulevé la question de l'ouverture de la frontière arméno-turque. Rien de nouveau, en somme, à chaque fois que la Secrétaire d'Etat, Hillary Clinton, visite la région, lors de négociations avec les dirigeants arméniens et turcs, elle met nécessairement en avant la nécessité d'ouvrir la frontière. Cette fois elle a accusé l'opposition turque, notamment le chef du Parti Populaire Républicain (CHP) Kemal Kılıçdaroğlu, de retarder et d'entraver le processus de ratification des protocoles arméno-turc sur la normalisation des relations.
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"Quand j'ai demandé au gouvernement pourquoi le Parlement ne discute pas des protocoles arméno-turcs, on m'a répondu que le CHP est contre la ratification des protocoles," a déclaré Mme Clinton. Une telle réponse de la part du Parti de la Justice et du Développement (AKP) est assez naturelle ; Erdogan ne pouvait dire autre chose. Mais, pour une raison inconnue, Kılıçdaroğlu a déclaré qu'il n'était pas au courant.

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Il s'est dit surpris de la déclaration de Clinton soulignant : "Le gouvernement ne fournit aucune information concernant les protocoles. Nous apprenons le contenu de ces protocoles que par les médias. Nous sommes surpris par les accusations du parti au pouvoir. Ils ont la majorité dans le parlement, donc s'ils veulent, ils peuvent entamer les débats sur les protocoles et les faire voter." Cela semble quelque peu enfantin et invraisemblable. Cela voudrait dire que ce leader de l'opposition ne sait rien des protocoles et connaît mal la politique étrangère de son pays. Les calculs d'Ankara sont compréhensibles : la Turquie va ouvrir tôt ou tard la frontière car cela devient nécessaire, non tant pour elle-même ou pour l'Arménie, que pour les casques bleus "Suisse-Américains", qui sont incapables de relancer le processus commencé en 2009. Toutefois, l'ouverture se fera aux conditions turques. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, n'a-t-il pas déclaré que la frontière pourrait bientôt s'ouvrir pour le trafic transfrontalier et le commerce ?
Les médias turcs font circuler l'information sur l'ouverture d'un nouveau bureau de la Turkish Airlines (THY), partenaire solide du ministère turc des Affaires étrangères. Ainsi, selon le quotidien Hurriyet, les lignes Istanbul-Los Angeles et Van-Erevan vont bientôt être ouvertes. Bien que, pour une raison inconnue, le rapport dit : "il sera nécessaire de reconstruire l'aéroport de Zvartnotz d'Erevan, de sorte qu'il puisse recevoir ces vols". Cette déclaration est totalement incompréhensible, vu que l'aéroport "Zvartnotz", refait à neuf, est le plus moderne dans la région et peut recevoir n'importe quel type d'avion. Aussi, avec cette partie de l'article on peut très facilement conclure que toute cette information est juste de la poudre aux yeux, destinée à un usage externe. Il y a quelques mois des informations similaires avaient été propagées par les médias turcs, qui ont ensuite été démenties par Erevan. Selon le ministère arménien de l'aviation civile, la direction de la Turkish Airlines n'a jamais entamé de négociations pour demander l'ouverture d'un bureau.

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L'Azerbaïdjan ne pouvait pas rester à l'écart de ce débat. Bien que ‘détestant' s'ingérer dans les affaires intérieures d'un pays tiers, elle s'est sentie obligée de faire part de son désaccord sur l'ouverture de la frontière, car "cela contredit les intérêts nationaux de l'Azerbaïdjan". Les préoccupations de Bakou sont compréhensibles : en ouvrant la frontière, la Turquie refuserait effectivement de soutenir le règlement [au profit de Bakou] du conflit du Karabakh, ce qui n'est pas une nouveauté. Les assurances de Messieurs Erdogan et Kılıçdaroğlu sur les intentions de la Turquie de continuer à défendre les intérêts de l'Azerbaïdjan pour arriver à un règlement juste du conflit du Haut-Karabakh, ne coûtent rien. Il est temps pour Bakou de revenir à la réalité. Il se pourrait bien qu'Aliev et ses associés soient au courant de cela, mais ils préfèrent clamer haut et fort "l'amitié fraternelle". En 1921, lors de l'ouverture de l'ambassade de la RSS d'Azerbaïdjan à Istanbul, Mustafa Kemal - Atatürk – avait beaucoup parlé de fraternité, d'amitié et de soutien. Il l'a fait, parce que les bolcheviks lui avait donné une grosse partie de l'Arménie, avaient réarmé l'armée turque et lui avaient versé 5 millions de roubles or ... Notons que l'assistance aux kémalistes était énorme, alors que la Russie soviétique, selon les livres d'histoire, était ruinée. Les temps ont changé, et les portraits d'Atatürk suspendus dans tous les lieux publics turcs, ne reflètent pas la politique actuelle de l'AKP. La politique actuelle d'Ankara est le néo-ottomanisme et l'islamisme, contre lesquels Atatürk a tant lutté.
Quant à l'ouverture de la frontière arméno-turque, elle peut se produire à tout moment, de façon imprévisible. Mais la question est de savoir si l'Arménie en a réellement besoin ou non ? Cette question n'a reçu aucune réponse depuis deux ans maintenant. En fermant la frontière en 1993 à la demande de l'Azerbaïdjan, Ankara a été guidé par les émotions plutôt que par la raison. Maintenant le temps des émotions est passé. Le Premier ministre Erdogan est un homme politique qui sait ce qu'il veut et ce dont il a besoin. S'il a plus besoin de l'Arménie que de l'Azerbaïdjan, il fera son choix, malgré la solidarité turque.
Karine Ter-SahakianPanArmenian.net


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