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mardi 27 décembre 2011

Le génocide arménien débattu à la Knesset


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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires

La tempête qui a secoué les relations Franco-turques ne s’est pas calmée. Après les flots d’injures déversés par les dirigeants turcs et leurs collaborateurs directs et indirects (1), voici maintenant les attaques menées par les hackers contre le député Valéry Boyer ou contre le site du Sénat. Et si la proposition est confirmée par le Sénat, il restera aux dirigeants turcs de se comporter avec la France comme ils l’ont fait avec les israéliens, c'est-à-dire renvoyer l’ambassadeur français chez lui. Le ministre Davutoglu peut être fier, sa politique du ‘zéro problème avec les voisins’ est devenu la politique du ‘zéro problème avec des pays éloignés’.
Même le communiqué du Patriarcat arménien d’Istanbul fustigeant leurs compatriotes pour cette mauvaise action envers la gentille Turquie, n’a pas donné l’effet escompté.

Pire, voilà maintenant que l’ami d’hier, devenu entre-temps l’ennemi d’aujourd’hui, c'est-à-dire Israël, commence à discuter du génocide arménien. Certes on est encore loin d’une quelconque loi reconnaissant officiellement le génocide arménien, mais le fait que la quasi-totalité des partis politiques israéliens reconnaisse que les événements de 1915 dans l’empire ottoman, sont effectivement le premier génocide du XXème siècle est déjà un grand pas en avant. Si Ankara poursuit son comportement actuel envers l’Etat d’Israël, il ne serait pas étonnant que la Knesset vote une loi en 2012. Ce sera certes un acte politique, mais les diverses reconnaissances depuis celle de l’ONU en 1948, que ce soit par les gouvernements ou les parlements, sont aussi des actes politiques.

Quand 95% des historiens à travers le monde, se basant sur les archives des puissances de l’époque et sur les témoignages des rescapés, qualifient les massacres perpétrés par les Jeunes Turcs contre les Arméniens en 1915, de génocide, on peut considérer que les faits énoncés par les Arméniens sont véridiques.

Dire que l’on a falsifié les livres d’histoire et que l’on ment depuis 96 ans à sa population, est très difficile, surtout avec un sens de la turquicité si pointilleux !

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La commission parlementaire israélienne de l’Education, de la Culture et des Sports s’est réunie pour discuter d'une proposition de loi pour marquer le 24 avril - début des massacres d'Arméniens par les Turcs en 1915 - comme une journée commémorative pour "le massacre du peuple arménien". Une décision qui risque d’envenimer  davantage les relations déjà tendues avec la Turquie.

"Nous travaillons sur le sujet depuis de nombreuses années. Nous espérons que le moment est arrivé," a déclaré Georgette Avakian du Comité National Arménien d'Israël à la radio publique israélienne.

La réunion de la Commission de l’éducation de la Knesset a été lancée sur proposition du député Arye Eldad (Union nationale) pour une loi marquant le jour anniversaire du génocide arménien, qui a ensuite été transformée en ordre du jour, après qu’Eldad ait réalisé que la Coalition ne permettrait pas à la proposition de passer. Une motion semblable a été présentée par le député Zehava Gal-On (Meretz), ce qui a rendu le sujet acceptable par toutes les factions de la Knesset, Kadima excepté.

Une proposition similaire avait été rejetée par le parlement en 2007, lorsque les relations entre Israël et la Turquie étaient au beau fixe. La nouvelle attendait depuis huit mois d’être débattue.

En Octobre, la Turquie a expulsé l'ambassadeur israélien et coupé les liens militaires et commerciaux liés à la Défense. La semaine dernière, Israël a annulé un contrat de 2008 avec la Turquie sur la vente d’équipements de surveillance aérienne.

"Le changement de climat diplomatique pourrait signifier que des mesures de soutien pourraient être prises. Pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien a refusé de reconnaître le génocide pour des raisons cyniques, stratégiques et économiques, liés à ses relations avec la Turquie. Maintenant, étant donné l'état des relations entre les deux pays, je ne peux pas exclure la possibilité que le ministère des Affaires étrangères veuille exploiter ces Affaires," a déclaré le député du parti de gauche Meretz, Zahava Gal-On, au quotidien Haaretz.

"En tant que fille de Juifs qui ont survécu l'Holocauste, je sais certainement ce que signifie la négation du génocide",  ajoutant que le gouvernement juif n'a pas le droit de nier le premier génocide du 20ème siècle. Le Génocide arménien devrait être reconnu, sans nuire aux liens avec la Turquie. Cependant, l'exemple de la France ne donne aucune raison de compter là-dessus," a-t-elle souligné.

Et d’ajouter : "Notre obligation morale transcende ces calculs cyniques, et j'espère que la Commission de la Knesset va rendre une décision en faveur de la reconnaissance du génocide, dans sa première audience publique sur la question. Cette Commission est le bon endroit pour examiner le sujet, qui est absent des programmes scolaires."

Elle a appelé les ministères à cesser d'utiliser le génocide arménien comme un outil dans la politique étrangère israélienne. Bien que Gal-On a dit qu'Israël ne doit pas se permettre de "rompre les relations" avec la Turquie, elle a ajouté que ces relations doivent être séparées de cette question.

Plusieurs députés ont exprimé leur soutien à la proposition, disant qu'Israël, en tant que nation du peuple juif qui a connu le génocide, ne peut pas ignorer les génocides dans d'autres pays.

"Ce sujet, étant donné le climat actuel, pourrait détériorer encore plus nos relations avec la Turquie. Déjà qu’elles sont très fragiles et sensibles en ce moment, nous ne pouvons pas franchir la ligne. Nous devons aborder le sujet intelligemment. Une telle décision pourrait avoir de très graves conséquences stratégiques," a déclaré lors du débat le représentant du ministère des Affaires étrangères.

Le président de la Knesset Reuven Rivlin (Likoud) a déclaré que la discussion ne devait pas se poser en termes d’affaiblissement des liens Israël-Turquie, mais affirmer en tant que nation et pays, qu’Israël ne peut pas permettre la négation d’une catastrophe : "Nous nous devons d’être, avant tous les autres pays du monde, sur le plan éthique, en disant que le négationnisme est quelque chose que l'espèce humaine ne peut accepter. Et qu’en conséquence, Israël doit reconnaître les génocides des autres peuples."

Le président Rivlin a indiqué que la divergence entre Ankara et Erevan ne doit pas "effacer" les faits historiques. Selon lui, le massacre des Arméniens (en 1915) ne devrait pas être remis en question. "Bien que je ne garde pas mes opinions pour moi, la Turquie n'a jamais pensé à me déclarer ‘persona non grata’," a-t-il souligné.

Le député Ariyeh Eldad (Union nationale), un des initiateurs de la discussion, a déclaré : "Dans le passé, nous nous étions toujours dit que nous ne pouvions pas discuter de ce sujet en raison de nos bonnes relations avec la Turquie. Maintenant on nous dit que nous ne pouvons pas discuter de ce sujet à cause de nos mauvaises relations avec la Turquie. Nous ne pouvons pas effacer un chapitre de l'histoire. Nous ne pouvons pas ignorer ce sujet à cause de nos intérêts."

Le président de la Coalition Zeev Elkin (Likoud) a dit qu'il était gêné que la Knesset n'ait pas encore rempli sa mission dans la "responsabilité fondamentale" sur la reconnaissance du génocide arménien. "Un mur a été abattu" avec cette discussion de la Commission, mais que des progrès doivent encore être accomplis. Il a également mentionné qu’en 1939 Hitler, pour justifier ses actions, avait déclaré que l'Europe avait oublié le génocide arménien.

Aucun vote n’a clos les débats, et le président de la Commission de l’Education de la Knesset, Alex Miller (Israël Beitenou), a déclaré que des discussions plus ouvertes sur le génocide arménien auront lieu.


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* Brève Turquie *

"La Turquie a des obligations. L'Etat turc ne peut pas faire ce qu’elle veut en temps que membre de l'Organisation Mondiale du Commerce  et de l'Union douanière. Toutefois, ‘l'homme de la rue’ a le droit de décider quels produits il peut acheter ou pas," a déclaré l'ambassadeur de Turquie en France, Tahsin Burcuoglu, aux journalistes turcs qui lui demandaient de commenter le boycott des produits français en réponse au vote de jeudi dernier. Mais le gouvernement turc a exclu l’embargo.

Les hommes d'affaires turcs avaient également indiqué que les intérêts des entreprises françaises seraient également lésés si la loi était votée, se référant aux ordonnances rendues par la Turkish Airlines pour les avions Airbus et les investissements prévus se chiffrant en milliards de dollars dans le secteur de l'énergie pour lesquelles les entreprises françaises seraient probablement soumissionnaires.

Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a exhorté la Turquie à ne pas sur-réagir à la décision de l'Assemblée, appelant à du ‘bon sens et de la modération’, et précisant que personnellement il pensait que ce n’était pas opportun.

* Brève Russie *

"Le règlement du conflit du Karabakh dépend de la bonne volonté des côtés et de leur disposition à écouter les arguments de la partie adverse," a déclaré le président Dmitri Medvedev.

Selon le président russe, Moscou continuera à contribuer à la résolution pacifique du conflit. Il a également indiqué qu'il avait soulevé la question lors d'une conversation téléphonique avec Ilham Aliev.


* Brève France *

Des pirates informatiques ont attaqué le site du député Valérie Boyer, auteur de la proposition de loi sur la pénalisation des dénis de génocide.

Les pirates ont posté un drapeau turc et un message adressé au gouvernement français et la communauté arménienne soulignant que la loi visait à récolter les voix de la communauté pour l’élection de 2012.

Mme Boyer a déposé plainte après qu'elle et les membres de sa famille, aient reçu des lettres et des e-mails d’injures ainsi que des menaces de mort.

* Le coin des experts *

* Anouche Hovannisian

"Il n'y eu aucun signe de vie dans le processus de normalisation des relations arméno-turques dans l'année qui vient de s’écouler. Les protocoles signés il y a deux ans n'ont pas été ratifiés, la frontière n'a pas été ouverte, aucune représentation diplomatique n’a été ouverte, ni à Erevan ni à Ankara. Il n'y a pas de dialogue arméno-turc en tant que tel, et la politique silencieuse de la Turquie ne donne aucun résultat aujourd'hui. Dans le même temps les progrès dans le processus de reconnaissance internationale du génocide arménien entrainent des bouleversements en Turquie. Nous ne devons pas oublier que la politique est fondée sur l'intérêt mutuel. Pour l'instant, les intérêts de l'Arménie et la France sont convergents. Le vote de la loi est une réponse à des promesses non tenues par la Turquie," a déclaré la turcologue Anouche Hovannisian.

* Artak Chakarian

Son collègue Artak Chakarian a indiqué que la Turquie était irritée par l'augmentation du nombre de Kurdes dans le Parlement et par la Résolution 306 adoptée par le Congrès américain, appelant Ankara à restituer les biens volés aux Chrétiens.

"La loi votée par l'Assemblée nationale française marque une nouvelle étape qualitative dans le processus de reconnaissance internationale du génocide arménien. La France est le deuxième pays après la Suisse à adopter une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Quant au refus d’Ankara à ne pas vouloir normaliser ses relations avec Erevan, c’est directement lié aux progrès du règlement du conflit du Karabakh, car en maintenant une certaine pression sur l’Arménie cela leur rapporte des dividendes," a souligné l’expert politique.

* Ruben Safrastian

"Le processus de reconnaissance internationale du génocide arménien aura un nouvel élan l'an prochain. Les derniers développements prouvent qu'il n'y a absolument aucune condition préalable à la normalisation des relations arméno-turques", a déclaré le Directeur de l'Institut d'Etudes orientales de l'Académie Nationale des Sciences d’Arménie, Ruben Safrastian. Toutefois, selon lui, on ne peut pas exclure qu’en cas de changements dans la situation géopolitique, Ankara puisse rejeter sa politique de déni et prendre certaines mesures en vue d’une normalisation des relations avec l'Arménie.

Concernant l'évolution régionale, l’expert a indiqué que la visite du Secrétaire d'Etat américain, Hillary Clinton, à Ankara en Février prochain, peut éclairer les étapes futures de Washington, notamment en ce qui concerne le processus syrien. Il a rappelé que le Conseil de l'opposition syrienne bénéficie du soutien des autorités turques, mais n'est pas accepté par les Etats-Unis. "En tout cas, toutes les conditions préalables existent pour que 2012 soit fatale pour la Syrie," a déclaré Safrastyan.

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Extrait de Armenialiberty, de Radiolour et de PanArmanian

(1)        Hormis quelques personnalités et l’organisation des droits de l’homme turcs qui ont "osé" tenir des propos politiquement incorrect face à la doctrine officielle du gouvernement.

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