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dimanche 13 juin 2010

Le ‘grand Moyen-Orient' devient progressivement une réalité

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Traduction Gérard Merdjanian – commentaires

La Turquie, bien qu'affaiblie, est toujours soutenue par les Etats-Unis comme membre de l'OTAN et beaucoup moins comme une alliée sûre avec Israël. Elle a également, du moins officiellement, le soutien de l'Union européenne, dont les négociations d'adhésion avancent de plus en plus lentement pour ne pas dire font du ‘sur place'. Ce qui n'empêche pas les européens de faire risettes et de verser des millions en subventions diverses et variées.

Les derniers coups d'éclats d'Ankara, notamment avec l'Iran, a mis mal à l'aise le monde arabe. Les dirigeants turcs, selon leur bonne habitude, semblent oublier l'histoire de leur pays et le passé tumultueux de l'empire ottoman envers les populations arabes et les territoires qui se sont indument appropriés à leur dépend (le golfe d'Alexandrette par exemple).

Devenir une puissance régionale, reconnue en tant que telle par ses voisins, est le désir profond caressé par Ankara. Avec des relations à peine tiède avec la Grèce, un contentieux de taille avec Chypre, un autre tout aussi important avec l'Arménie, une poudrière en formation avec l'Irak lié au problème kurde, il est fort probable que ‘ce désir profond' reste au niveau du rêve.

Faire partie du G20 donne des ailes à certains. Et ce n'est pas parce qu'on a des ailes que l'on va pour autant s'envoler.

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La lutte pour la place d'un pouvoir régional entre la Turquie et l'Iran, tous deux frontaliers avec l'Arménie, a été certes mise en sourdine, et personne n'a oublié l'appui apporté par Erdogan au programme nucléaire de l'Iran. L'Arménie, dans ce contexte, doit établir des relations avec ses voisins, basées sur la croyance que "l'ennemi de mon ennemi est mon ami". Et si ce principe échoue parfois, c'est qu'il fonctionne en général, et qu'il va fonctionner dans le cas de l'Arménie, d'autant plus que les relations ont été sereines, et qu'elles vont de surcroit s'améliorer après certains incidents. De même, les relations israélo-turques peuvent gentiment se transformer en israélo-arméniennes. Mais pour cette dernière, il y a encore un long chemin à parcourir.

Les relations avec l'Iran sont bonnes en général et ont tendance à se développer, notamment dans le secteur de l'énergie. L'Iran a déjà construit deux petites centrales hydroélectriques sur la rivière Araxe, et le gazoduc Iran-Arménie, construit dans le cadre du programme de diversification des approvisionnements énergétiques de l'Arménie, fonctionne avec succès. La construction d'une raffinerie de pétrole dans le sud de l'Arménie (Meghri) est en phase d'études. L'étude de faisabilité a été réalisée par des spécialistes russes et arméniens. Les deux pays n'ont aucun passé difficile ou sanglant, et la communauté arménienne d'Iran, qui s'élève à environ 200.000 personnes, jouit de l'estime des habitants. Concernant le conflit du Karabakh, l'Iran est neutre, mais il est toujours prêt à offrir ses services comme médiateur. Cependant, l'Iran ne peut pas devenir membre du Groupe de Minsk de l'OSCE, et par conséquent, il ne peut pas jouer ce rôle. Pourtant, il faut admettre qu'avec le soutien de l'Iran, on aurait enregistré certains progrès sur cette question. N'oublions pas que l'Iran a des relations assez difficiles avec l'Azerbaïdjan voisin, liées aux revendications de celui-ci sur les ‘provinces du sud' de l'Azerbaïdjan, estimant qu'elles font partie de son territoire. Malgré les déclarations positives faites par les dirigeants azerbaïdjanais sur les "excellentes relations avec le pays ami islamique", tout n'est pas vraiment aussi rose. Les revendications territoriales de l'Azerbaïdjan, associées au statut controversé de la mer Caspienne pourraient sérieusement dégrader les relations entre ces deux pays. En outre, l'Azerbaïdjan répond avec une grande nervosité aux bonnes relations arméno-iraniennes, les considérant comme traîtres de la part d'un pays islamique.

L'Arménie a besoin des relations normales avec l'Iran, vu que celui-ci est l'une des deux voies terrestres reliant le pays au monde extérieur. La voie iranienne est plus longue mais plus sûre que celle de la Géorgie. Certes, l'amitié avec l'Iran est maintenant un peu problématique en raison du programme nucléaire. Toutefois, selon des diplomates américains d'Erevan, les États-Unis reconnaissent l'importance de l'Iran pour l'Arménie (sous blocus turco-azéri) et considèrent donc les relations arméno-iraniennes avec une certaine bienveillance.

Il y a un autre aspect tout aussi important dans l'ambition de l'Iran de devenir une puissance régionale : l'islamisme. La République islamique estime qu'elle devrait être le défenseur de l'Islam dans la région, et que personne ne peut la remplacer dans ce rôle. Soutenue par l'Arabie saoudite, la Turquie cherche aussi une position dominante dans la région et déplace ses pions basés sur la laïcité, rivalisant ainsi avec Téhéran. Cependant, l'Iran ne peut tout simplement pas permettre une telle tournure des événements. Peu importe à quel point le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan peut soutenir l'administration actuelle de l'ayatollah Khamenei et à quel point il peut essayer de convaincre Téhéran qu'il respecte les valeurs islamiques, Téhéran n'y croit tout simplement pas et ne veut pas admettre l'idée même que la Turquie puisse être représentative du monde musulman. L'histoire récente de ‘Free Gaza', qui en principe, était destinée à gagner la sympathie du monde arabe et montrer que l'Islam pour Ankara est plus important que ses relations étroites avec Israël, a mis en lumière un certain nombre de problèmes que la Turquie a avec le monde arabe, et ce malgré le fait que M. Erdogan ait déclaré solennellement : « Le Turc ne peut pas vivre sans l'Arabe". Néanmoins, si triste que cela puisse être pour Ankara, le Hamas a déjà refusé ses services, en soulignant qu'il préférait traiter uniquement avec l'Egypte.

A première vue, la Turquie entretient des relations normales avec tous ses voisins - de ‘fraternelles' à ‘neutres'. Mais l'alliance turco-azerbaïdjanaise estime que l'Arménie, en particulier, doit quitter la zone de sécurité entourant la République du Haut-Karabakh et abandonner le processus de reconnaissance internationale du génocide arménien. La réalité est qu'il est encore trop tôt pour parler d'une normalisation des relations turco-arméniennes, et il y a plusieurs raisons pour cela. Il y a de graves dissensions dans la politique intérieure de la Turquie. La situation du Parti de la Justice et du Développement (AKP) s'est détériorée après la démission scandaleuse d'un des principaux opposants, Deniz Baykal, de même que le nouveau chef du Parti Républicain du Peuple, Kemal Kilicdaroglu, qui est déterminé, même s'il ne gagnera les élections de l'année prochaine, à réduire au moins le nombre de députés de l'AKP. Le premier ministre Erdogan est clairement en perte de popularité, et à cet égard l'amélioration des relations avec l'Arménie serait fatale pour lui. L'opposition turque, qui est déjà mécontente de la politique étrangère et intérieure de la Turquie, pourrait facilement détrôner le premier ministre non désiré. Parallèlement, l'Armée interviendrait difficilement cette fois-ci, puisque le premier ministre a pris soin d'amadouer la plupart des militaires. Mais la Turquie est un pays assez imprévisible sur certaines questions, et ce qui pourrait se passer après le référendum du 12 Septembre est difficile à prévoir.

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Karine Ter-Sahakian – PanArmenian.net – Département Analyse



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