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lundi 13 décembre 2010

Le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, parle de l'Arménie et des Arméniens

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Traduction Gérard Merdjanian

Les commentaires du Dr Haig Demoyan se suffisent à eux-mêmes

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Ahmed-Davutoglu-a-Brookings
Le 29 novembre, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a parlé à l'Institut Brookings. Après son exposé, il a répondu à une question relative aux Arméniens dans l'Empire ottoman et sur les relations actuelles entre la Turquie et l'Arménie (voir vidéo – en anglais).

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Voici les commentaires apportées par le directeur de l'Institut du Musée du génocide arménien d'Erevan : Haig Demoyan.
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Oui, M. Davutoglu, je suis entièrement d'accord avec vous que beaucoup de choses ont changé dans la société turque et que les « événements tragiques » de 1915 sont maintenant à l'ordre du jour du débat public, mais on peut se demander pourquoi ces événements ont été niés, et qu'il est encore difficile d'imaginer que tous les documents et les publications négationnistes sur le site Web du ministère des Affaires étrangères de la Turquie seront bientôt supprimés. Laisse-moi deviner : Peut-être que la Turquie doit attendre encore dix ans pour bien faire face à sa propre histoire, sans nouveaux et/ou anciens tabous, sans syndromes et sans complexes.

Oui, M. Davutoglu, parlant des causes de la mise en œuvre de la politique de génocide, planifiée et orchestrée par l'Etat, contre les Arméniens et autres minorités chrétiennes, on peut reprocher l'intensification des mouvements nationalistes dans la chute de l'Empire ottoman. Mais permettez-moi de vous demander pourquoi l'assassin de Hrant Dink, abattu en Janvier 2007, a été traité comme un héros dans le poste de police et que personne n'a été condamné pour ces comportements ? Pourquoi les Arméniens vivant en Anatolie ont encore peur de décliner leur véritable identité ? C'est parce que ... mais je crois que vous êtes bien au courant de la réponse vu la question suivante. Je voudrais soulever à cet égard que c'est ce nationalisme « inconnu » qui est responsable de la destruction de plus de 3.000 des premiers monuments arméniens chrétiens, dynamités ou utilisés comme cible par les militaires turcs, au cours des années 1960 -1970 dans la Turquie moderne.

Oui, M. Davutoglu, les Arméniens tenaient des positions élevées dans l'Empire ottoman en 1914, mais permettez-moi de citer les paroles de Talaat Pacha adressées à l'orientaliste danois, Johannes Ostrup, en 1910 avant la ‘tragique guerre' de 1914 : « Vous voyez, entre nous et ce peuple [les Arméniens], il y a une incompatibilité qui ne peut être résolue de manière pacifique ; soit ils nous sapent totalement, soit nous devrons les anéantir. Si jamais j'arrive au pouvoir dans ce pays, je vais utiliser toutes mes forces pour exterminer les Arméniens » (Johannes Østrup, Erindringer, Copenhague : H. Hirschprungs Forlag 1937, p. 118). Je pense que la citation est explicite.

Oui, M. Davutoglu, 1915 est une date importante pour les Arméniens, mais elle doit être aussi une date importante pour les Turcs, puisque l'histoire du génocide arménien est et doit être une partie inséparable de l'histoire turque et de la mémoire.

Oui, M. Davutoglu, c'était une période de guerre et peut-être que l'ordre politique était faible en Turquie, mais permettez-moi de vous rappeler que tout en faisant des projets pour la déportation des Arméniens et l'appropriation de leurs biens de 1915 à 1924, les lois et les ordonnances de l'Empire ottoman et de la Turquie ont été mises en œuvre sans conditions aucunes.

Oui, M. Davutoglu, la bataille de Gallipoli/Canakkale a été la plus sanglante dans l'histoire de la Turquie ottomane. L'armée ottomane a perdu 250.000 hommes, mais les victimes de cette bataille meurtrière n'étaient pas uniquement des Turcs. Des centaines d'Arméniens, en tant que patriotes ottomans ordinaires, se joignirent à eux dans la lutte contre les ennemis. Parmi ces 250.000, il y avait non seulement des Turcs, mais des Arabes, des Kurdes, des Arméniens, ainsi que d'autres nationalités. Les Turcs connaissent-ils le nom de Sarkis Torossian, celui qui a détruit le premier cuirassé ennemi pendant Canakkale en 1915 et qu'il était connu comme étant le "héros arménien des Dardanelles" ? Ou les noms de Avedis Chepechian, Vahram Papazian, et beaucoup d'autres soldats et officiers arméniens, qui probablement, se sont battu aux côtés de votre grand-père, et qui sont injustement oubliés. Les Arméniens, qui ont survécu à Canakkale en 1915, ont appris plus tard que leurs proches ont été envoyés à la mort dans les abattoirs des déserts d'Arabie.

Oui, M. Davutoglu, vous avez raison de dire que nous devons nous éloigner des représentations et des interprétations du passé du point de vue d'un seul, mais je crains que ce que vous venez de représenter est le point de vue turc. En outre, je ne comprends pas vraiment la logique du lien existant entre Canakkale et le génocide arménien. S'il y a un lien entre les deux, alors il porte sur le même jour : le 24 avril 1915.

Oui, M. Davutoglu, neuf siècles et demi de coexistence entre les Turcs et les Arméniens représentent un sacré laps de temps, mais permettez-moi de vous rappeler qu'à l'exception du millet-i sadika (peuple obéissant), les Arméniens étaient aussi connus en tant que giaours (infidèles). Être un infidèle, je pense, c'est quelqu'un qui n'est pas notre égal, dans une société donnée. Ou quand un groupe dit à un autre groupe "peuple obéissant", cela signifie déjà que les deux groupes ne sont pas au même niveau en termes de droits humains élémentaires.

Oui, M. Davutoglu, je suis d'accord avec votre affirmation selon laquelle "s'il y eu des erreurs, elles doivent être dénoncées," mais il me semble que dans les neuf dernières décennies, la Turquie a uniquement insisté et justifié ses erreurs passées et a généré une longue liste de nouvelles.

Oui, M. Davutoglu, nous devrions être prêts à partager nos douleurs pour aller de l'avant, mais en même temps, nous n'avons plus besoin de la rhétorique qui cache les parties honteuses de l'histoire.

Oui, M. Davutoglu, lors de la récente tentative d'améliorer les relations, actuellement en échec, entre l'Arménie et la Turquie, une démarche entamée par Erevan, la Cour constitutionnelle d'Arménie a adopté une décision sur les protocoles, mais c'est une erreur la blâmer, comme vous dites, pour "l'exclusion de la mise en place d'une commission d'historiens qui est importante pour la Turquie." Avez-vous besoin d'une commission d'historiens pour "partager nos douleurs" ?

Oui, M. Davutoglu, c'est la Turquie qui décide si sa frontière avec l'Arménie doit s'ouvrir ou se fermer, et qui met une condition préalable disant qu'il n'y aura pas de progrès dans la ratification des protocoles à moins que le problème du Karabakh ne soit réglé. Mais c'est avec ce genre d'affirmation que vous venez contredire vos déclarations précédentes et réaffirmer que la Turquie n'est pas prête pour des changements ... changements qui pourraient s'avérer préjudiciables non seulement à la situation actuelle du pays, mais aussi à son avenir.

Oui, M. Davutoglu, des approches fondamentales sont nécessaires pour la paix régionale et pour résoudre les problèmes persistants. Mais la Syrie, Gaza et le Liban mènent-ils leur politique sous la bannière de "une nation, deux ou trois Etats" ?

Oui, M. Davutoglu, nous devrions aborder la question du Karabakh, mais si nous parlons d'occupation, dois-je vous rappeler que votre pays occupe depuis 36 ans maintenant une partie de Chypre, pays souverain membre de l'UE ? Pourtant, vous préférez parler que de "l'occupation arménienne" du territoire azerbaïdjanais.

Oui, Sayin Ahmet-Bey, nous avons vécu ensemble et je crois que nous n'avons pas d'autre choix que de continuer à l'avenir et que d'essayer de surmonter tous les différends. Mais je crains que vous alliez devoir assumer la responsabilité de vous présenter avec des messages clairs à la société turque, au lieu de déclarations floues et prudentes sur les erreurs du passé, afin de ne pas les répéter de nos jours ...

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Armenian Weekly



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