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mardi 2 août 2011

Combien de temps encore la Turquie va-t-elle frapper à la porte de l'UE ?

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires
On savait que le chemin pour la Turquie d'entrer dans le club européen serait difficile, les plus optimistes donnaient en 2005 une douzaine d'années pour ce faire. Six ans plus tard, les plus optimistes donnent un chiffre plus près de vingt que de douze.
De l'eau a coulé sous les ponts, eau qui a amené une crise financière suivie d'une crise sur l'endettement de pays de l'UE, puis le ‘printemps' de pays arabes, et ce n'est pas terminé. L'UE a l'esprit ailleurs et certainement pas à augmenter le nombre de ses membres. Il faut dire que les négociations d'adhésion après un départ relativement rapide marquent le pas depuis un an, pour ne pas dire plus. [1]
Depuis plus d'un an, l'économie turque se porte mieux que celle de nombreux pays européens, Ankara a rejoint le G20 et mène une nouvelle politique vis-à-vis des pays arabes et dans la région, mettant en pratique sa politique néo-ottomane. Le pétrole et le gaz azéris n'y sont d'ailleurs pas étrangers. Les échanges avec l'UE progressent avec une balance commerciale en faveur d'Ankara.
Erdogan a les mains libres depuis les dernières élections législatives et peut mettre en pratique ses choix politiques, en éliminant en premier lieu le ‘danger' militaire, et en faisant taire les velléités kurdes en second lieu.
Toutefois, en diplomatie il ne faut jamais fermer totalement une porte, et celle de l'UE doit au moins rester entrouverte. D'où la création d'un ministère en charge de l'UE, qui n'apportera rien que plus que maintenant, mais qui montrera aux européens qu'Ankara est toujours intéressé à devenir membre de l'UE.
* Brève *
Le Président Dmitri Medvedev estime que c'est une dette morale de son pays que de continuer à soutenir les pourparlers sur le règlement du conflit du Haut-Karabakh.
Dans une interview à ‘Business Year', dans un dossier dédié à l'Azerbaïdjan, Dmitri Medvedev déclare que la Russie et l'Azerbaïdjan sont liés par des liens solides de coopération dans divers domaines. Le président accorde également une attention particulière à la préservation de la stabilité dans le Caucase, sur les plans de la sécurité et de la paix dans la région. C'est aussi dans cet esprit que le maintien pour 25 ans de plus de la base militaire russe en Arménie, a été réalisée.
Sur le rôle de la Russie en tant que médiateur du groupe de Minsk de l'OSCE, M. Medvedev a souligné que depuis son engagement, le nombre de réunions entre les Présidents de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan a augmenté et atteint un maximum historique. "Je n'ai pas honte du chemin parcouru, ces réunions et ces discussions ont été très importantes", les efforts donnent des résultats, et les négociations se poursuivent.

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Le nouveau gouvernement turc a créé un ministère chargé des Affaires européennes. Egemen Bagis, ancien ministre d'État et négociateur en chef avec l'UE, a été nommé à la tête de bouveau ministère. Il y a aussi l'Agence nationale rattachée au ministère qui s'occupe de la coordination de la formation des étudiants turcs à l'étranger. Bagis estime que les étudiants sont capables de surmonter les préjugés - le plus grand obstacle à l'adhésion à l'UE. "Il est important que près de 40.000 étudiants qui sont envoyés chaque année en Europe montrent clairement pourquoi la Turquie doit adhérer à l'UE", a-t-il souligné.
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Si les élèves doivent décider de tout, la Turquie mettra longtemps pour devenir membre de l'UE. Seulement, combien il est difficile aux Turcs de tenter de ‘faire comprendre' aux Européens le ‘charme' de leur intégration dans l'UE. La France et l'Allemagne, dont 60% de la population sont totalement contre une telle adhésion, sont les plus importants opposants à l'intégration en Europe d'un pays de 70 millions de musulmans, qui doit déjà faire face à une islamisation partielle. Le président français, Nicolas Sarkozy, a dès le début clairement indiqué son désaccord sur cette adhésion, et peu importe qui partage cette position, "La Turquie ne peut pas adhérer à l'UE, car elle n'a pas sa place dans l'Union », répétait déjà l'ex-président français, Valéry Giscard d'Estaing ; la position de l'actuel chef d'Etat est encore plus forte. Selon un récent sondage, parmi les raisons de non-admission de la Turquie dans l'UE, il y a la question kurde, le problème de Chypre et les droits de l'homme, une question douloureuse pour la Turquie - et c'est un euphémisme. Les arrestations massives de journalistes, la persécution des écrivains, l'assassinat de Hrant Dink, pèsent lourds dans la balance concernant "l'amour des Européens pour Ankara." Selon le Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Thomas Hammarberg, la décision du tribunal turc d'infliger une amende au lauréat du prix Nobel, Orhan Pamuk, est un signal clair et un appel au réveil.
Dans son rapport, Hammarberg indique la raison de la décision du tribunal sur l'amende infligée de 6000 Livres turques (environ 2 500 €) : l'interview de Pamuk publié dans un journal suisse en 2006, où il parle du massacre d'un million d'Arméniens et de 30.000 Kurdes. Ce qui signifie dans les faits que l'article 301 du Code pénal turc, qui aurait du être changé, fonctionne toujours. Alors que Pamuk se contentait de dire la vérité ...
Mais il ne s'agit pas seulement des droits de l'homme. Selon les politiciens bulgares, la Turquie ne peut pas rejoindre l'Union européenne car : "La Turquie doit encore verser des compensations aux descendants des Bulgares qui ont été persécutés par l'Empire ottoman au début du 20ème siècle", a déclaré le chef du Parti nationaliste bulgare (VMRO), Krasimir Karakachanov. De pareilles demandes contre la Turquie sont faites par le peuple arménien qui attend toujours la reconnaissance du génocide arménien dans l'Empire ottoman durant la Première Guerre Mondiale. Aussi, il est très difficile aux politiciens turcs d'essayer de convaincre que la Turquie n'est pas le successeur de l'Empire ottoman. L'essence du problème reste la même.
Mais la question kurde est une question beaucoup plus douloureuse pour la Turquie. Malgré les assurances du Premier ministre Erdogan Recep Tayyip Erdogan, qui promet l'égalité des droits aux Kurdes, une autre flambée de violence a prouvé le contraire. Le Parti Kurde Paix et Démocratie (BDP) a tenu sa première réunion de groupe parlementaire la semaine dernière à Diyarbakir, exigeant du gouvernement de libérer leurs membres et de faire des changements majeurs dans la constitution sur les droits des Kurdes, notamment en les autoriser à parler leur langue, d'avoir un journal et d'exprimer leur opinion. Sauf si le gouvernement revient sur sa position, le groupe parlementaire BDP indique qu'il se réunira chaque semaine à Diyarbakir. En fait, les Kurdes se préparer à établir un Kurdistan indépendant. Paul Kubicek, un professeur de sciences politiques de l'université d'Oakland et turcologue, avance que la possibilité d'un parlement kurde "alternatif" est "très inquiétante et déstabilisante."
Le troisième problème et non le moindre, est Chypre. La Turquie n'a toujours pas retiré ses 35 000 hommes de troupes qui occupent le Nord de l'ile depuis 1974, officiellement pour assurer la sécurité des Chypriotes turcs. Le contingent militaire empêche également les communautés grecque et turque de l'île de parvenir à un accord, de sorte que la situation à Chypre ne pourra pas changer tant que les militaires turcs seront là. La République turque de Chypre Nord (RTCN), reconnue uniquement par la Turquie, et en sous-main par l'Azerbaïdjan, tente de devenir un sujet de droit international, mais la République de Chypre, prête à toute sorte de négociations, refuse de reconnaître la RTCN, déclarant que c'est une formation artificielle qui survit grâce à la pointe de la baïonnette turque.
En attendant, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, vient de déclarer que la Turquie gèlera les relations avec l'UE, si avant le 12 Juillet 2012, le problème de la division de Chypre demeure non résolu. Selon lui, si les Chypriotes grecs remportent une victoire dans les négociations et prennent en charge la présidence de l'UE, cela conduira la Turquie à une impasse, ce qui entrainera le gel de toutes les autres relations avec l'UE. Il n'y a rien de nouveau dans les propos de Davutoglu : c'est toujours la même politique de chantage qui remonte à l'époque ottomane. Le monde a beaucoup changé depuis, mais la diplomatie turque continue toujours suivant le même schéma, qui certes, atteint parfois ses objectifs. Le simple fait que la Turquie, malgré le soutien du ‘printemps arabe', est encore plus orientée vers l'Occident dans le long terme, est le choix d'Ankara et de la diplomatie turque.
Néanmoins, l'UE tient encore ferme : la Turquie est un pays d'Asie et elle n'a pas sa place en Europe. Le facteur géographique peut devenir le point d'entrée après un demi-siècle de négociations. En fin de compte, la partie européenne de la Turquie représente environ une grosse moitié d'Istanbul et c'est tout. Mais personne ne peut prédire le tour que vont prendre les événements dans le Moyen-Orient et dans quelle mesure l'Occident sera intéressé d'aider la Turquie dans l'annulation des conséquences indésirables des révolutions arabes, qui semblent être sans fin.
Karine Ter-Sahakian - PanArmenian



[1]
- un en 2006 : chapitre 25 « science et recherche » ;
- cinq en 2007 : chapitre 18 « statistiques », chapitre 20 « politique d'entreprise et politique industrielle » et chapitre 32 « contrôle financier », chapitre 21 « réseaux transeuropéens » et chapitre 28 « protection des consommateurs et de la santé » ;
- quatre en 2008 : chapitre 6 « droit des sociétés » et chapitre 7 « droit de la propriété intellectuelle », chapitre 10 « information et médias » et chapitre 28 « libre circulation des capitaux » ;
- deux en 2009 : chapitre 16 « taxation », chapitre 27 « environnement » ;
- un en 2010 : chapitre 12 « sécurité alimentaire, vétérinaire et phytosanitaire ».
Jusqu'à présent un seul chapitre a été refermé (le premier chapitre ouvert, « science et recherche »). 8 chapitres ont été gelés, en décembre 2006, à titre de sanction par l'UE, à la suite du refus de la Turquie d'ouvrir ses ports et aéroports à Chypre comme elle devrait le faire en vertu de l'accord d'union douanière qu'elle a signé en 1995. Depuis juillet 2007, suite à l'élection de Nicolas Sarkozy, à la présidence de la République en France, 5 chapitres (dont 1 inclus dans les 8 précédemment gelés) sont bloqués, parce qu'ils impliquent inéluctablement l'adhésion pleine entière de la Turquie à laquelle Paris est opposé. 6 chapitres sont enfin sous la menace d'un blocage chypriote, depuis décembre 2009. Fin Juin 2010, un treizième chapitre sur les 35 a été ouvert.

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