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lundi 12 septembre 2011

Le Haut-Karabakh a 20 ans

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Traduction Gérard Merdjanian – commentaires

Tout comme les trois autres pays du Sud-Caucase, la région autonome du Haut-Karabakh, qui s'était séparée avec la RSS d'Azerbaïdjan conformément à la loi soviétique [1]
s'est déclarée indépendante en 1991.

Le seul ‘hic' et de taille, c'est que l'Azerbaïdjan ne reconnaît pas le principe du droit à l'autodétermination des peuples. En 1990 la RSS d'Azerbaïdjan a refusé d'appliquer la loi de l'URSS concernant ce droit, et vingt ans plus tard la République d'Azerbaïdjan refuse toujours de reconnaitre ce droit, en contradiction avec les principes de l'ONU.

Au début des pourparlers de paix, les villes en ruines d'Aghdam, de Fizuli ou de Djebraïl faisaient parties des points négociables. Mais en refusant toute concession [2]
et en s'arc-boutant sur le seul principe d'intégrité territoriale, Bakou perdra non seulement le Haut-Karabakh, ce qui est déjà fait, mais également tous les districts environnants.

Le ‘zéro concession avec les voisins' est une vision tout aussi chimérique que le ‘zéro problème avec les voisins' du grand frère turc.

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La République d'Artsakh célèbre ses 20 ans d'indépendance. Mais le conflit est aussi loin d'être réglé, pas plus qu'en 1994 qui marquait la fin de la guerre de libération nationale. Malheureusement, le Haut-Karabakh, ou plutôt le conflit azéri-Karabakh est depuis longtemps un instrument dans les mains des grandes puissances pour résoudre leurs propres problèmes. Et tous les expert et/ou politiciens connaissent le problème, ils savent parfaitement qu'aucun règlement ne sera possible dans les 2-3 prochaines années, et probablement plus.
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Toutefois, certains médiateurs, avec une persistance digne d'une bonne cause, parlent de principes de base et d'accord préliminaire qui ne sont en fait que des clichés, qui, après un examen plus approfondi, ne révèlent aucune réelle volonté de résoudre le conflit. Si l'on cherche les vraies causes, il faut remonter d'un siècle, quand en 1918 les bolcheviks sont arrivés au pouvoir et que les Tatars du Caucase qui plus tard sont devenus ‘Azerbaïdjanais', ont revendiqué un droit sur les régions arméniennes du Zankézour, du Nakhitchevan et du Haut-Karabakh. Aujourd'hui il n'est même plus important de savoir quel élément joue un rôle crucial dans le transfert du Haut-Karabakh à l'Azerbaïdjan ? - le pétrole de Bakou ; - l'accord avec la Turquie kémaliste ; - ou la ‘révolution mondiale' dans l'Est. L'important est que les bolcheviks ont disposé à leur gré de territoires qui ne leur appartenaient pas, et contre la volonté des populations autochtones. Le sang versé est le résultat de ces décisions.

Après la phase militaire du conflit (1991-1994), on pensait que la signature d'un traité de paix et le règlement de tous les différends étaient une question de quelques mois seulement, voire un an tout au plus. Cependant, les autorités de Bakou et le président Haydar Aliev ont repris les rênes "en temps utile" et ont décidé que le pétrole primait sur le droit international. La construction et la mise en service de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) n'a fait que confirmer cela, malgré le fait que parfois, il a été ralenti et a du emprunter un itinéraire très troublé. Mais ces bagatelles n'ont aucun intérêt, que ce soit pour l'Azerbaïdjan, ou pour la Turquie. Peu enviable est le rôle de la Géorgie dans ce projet : elle a servi de transit pour le futur gazoduc, moyennant une faible rétribution.

La phase active des négociations pour le règlement du conflit a commencé au milieu des années 90, lorsque les pays coprésidents du Groupe de Minsk ont décidé que le conflit devait être résolu, mais il était déjà clair que le conflit s'est soldé par la victoire de l'Armée de Défense de la RHK, et que toute négociation non orientée vers un accord de paix était vouée à l'échec.

Chaque conflit qui perdure a des explications dont on se souvient à chaque fois que les négociations sont dans une impasse. C'est en quelque sorte un rappel des occasions perdues et des espoirs déçus d'une des parties. Ainsi, nous nous souvenons de la décennie de négociations entre Robert Kotcharian et Haydar Aliev à Key West, eux-mêmes remplacés par Serge Sarkissian et Aliev Jr. Mais la fin des négociations reste encore obscure. Et en 2001, comme aujourd'hui, ils ont parlé de l'impréparation des sociétés arménienne et azerbaïdjanaise pour un compromis, de l'incapacité des parties à faire preuve de volonté politique pour résoudre le conflit. De même, personne n'a essayé d'écouter le principal intéressé - la population et le gouvernement du Haut-Karabakh. Très probablement, l'absence de la RHK dans le processus de règlement est le principal obstacle empêchant les parties à trouver un accord. Et maintenant, personne ne pense à aboutir à un réel traité de paix, les parties en conflit sont axés sur un minimum de concessions, même au prix de ne rien gagner du tout.

Parlant de l'impréparation des parties et des efforts sur les mesures de confiance, il convient de noter que la croissance constante de la propagande anti-arménienne de Bakou pourrait un jour conduire à un plaidoyer similaire en Arménie et au Haut-Karabakh. Le Groupe de Minsk, en tant que médiateur clé et pacificateur, se borne malheureusement qu'à des appels à la retenue. Il faut reconnaitre que le Groupe de Minsk de l'OSCE, durant son mandat, n'a réussi à ne faire qu'une seule, mais très importante chose : il a empêché la guerre. Néanmoins, Bakou demande l'impossible à l'OSCE et à la communauté internationale : la restitution de tous les territoires qui composent la zone de sécurité de la RHK et le retour des réfugiés azerbaïdjanais dans leurs foyers. On ne sait pas pourquoi, mais tout le monde a oublié les 450.000 réfugiés arméniens d'Azerbaïdjan.

Toutefois, si les pays coprésidents sont vraiment intéressés à la résolution du conflit, il faut un peu plus que la seule prévention de la guerre. L'expérience internationale montre qu'aucune expérience de résolution de conflit ne peut se transposer sur un autre pays, c'est une vérité à retenir et à suivre autant que possible. Les conflits en latence sont dangereux vu qu'il est parfois difficile de déterminer le moment de leur basculement vers une phase plus chaude. Malheureusement, la communauté internationale ne peut pas, ou probablement pas, dire à Ilham Aliev qu'il joue avec le feu. Ou peut-être cela a-t-il été fait, sinon il aurait depuis longtemps passé à l'acte. En attendant, l'Azerbaïdjan se surarme, en achetant tout ce qui est possible : des armes aussi bien défensives qu'offensives. La question est seulement de savoir quand et contre qui ces armes serviront …

Comme pour le règlement, les ‘joueurs' non-régionaux ont quasiment accepté que personne, sauf la Russie, ne puisse résoudre le problème. La base de cette situation assez controversée est encore incertaine. Mais il est bon de rappeler aux participants du processus de négociation que le conflit a été résolu en 1994 par l'Armée de Défense de la RHK [et non par l'intervention de soldats étrangers]. Une autre question est de savoir si la Russie a vraiment envie de résoudre le conflit et, si oui, à quelles conditions. Une ‘balkanisation' du Sud-Caucase n'est bénéfique à personne, et certainement pas aux pays coprésidents. Malgré les affirmations de Bakou que la "communauté internationale est fatiguée du conflit du Karabakh et qu'elle désire le résoudre très prochainement", le fait est que la communauté internationale n'a ni le temps ni l'envie de gérer ce problème. Ou plutôt, elle le fait, mais en le traitant comme une question de peu d'importance. Les Etats-Unis sont embourbés en Afghanistan et en Irak, et les problèmes avec l'Iran et avec la Libye ne sont pas encore réglés.

Mais plus important, aucun conflit, notamment celui du Haut-Karabakh, ne peut être résolu sur la base de deux principes qui s'excluent mutuellement : le principe de l'intégrité territoriale et le droit des nations à l'autodétermination. Il est vrai que le Haut-Karabakh faisait partie de la RSS d'Azerbaïdjan. Et quand les Etats postsoviétiques ont rejoint l'ONU, l'Organisation a repris les frontières des RSS. Seulement, en 1991 le Haut-Karabakh ne faisait plus partie de l'Azerbaïdjan, vu qu'en tant qu'oblast (région autonome) il avait déjà quitté la RSS d'Azerbaïdjan en conformité avec toutes les normes prescrites par la Constitution de l'URSS. Aussi, le seul principe fondamental applicable est le droit des nations à l'autodétermination. Tout le reste est sans fondement.

Il faut répéter une fois encore que : il n'y a pas de conflit, il n'y a que des intérêts politiques et énergétiques visés par la Russie et par l'Occident. Mais les mêmes Russes et Occidentaux ne peuvent pas ignorer le fait que le Haut-Karabakh est un Etat indépendant, et ce, depuis 20 ans maintenant.

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Karine Ter-SahakianPanArmenian.net – Département Analyse




[1] En 1988, le peuple du Haut-Karabagh a exprimé, par un vote unanime de son Parlement, sa volonté de réunification de la Région autonome du Haut-Karabagh (RAHK) à l'Arménie.

Les autorités azerbaïdjanaises et le pouvoir central soviétique refusèrent catégoriquement de satisfaire la requête des Arméniens du Haut-Karabagh. Des pogromes anti-arméniens eurent lieu à Bakou et Kirovabad et les forces spéciales de la police soviétique (OMON) lancèrent une opération de répression sans précédent contre la population arménienne du Haut-Karabagh.

Conformément à la loi soviétique du 3 avril 1990 "sur les questions liées à la procédure de sécession des républiques de l'Union ", la séance jointe du Conseil régional du Haut-Karabagh et du Conseil des députés du peuple du district de Chahoumian adoptèrent une déclaration proclamant la République du Haut-Karabagh.

L'URSS cessa officiellement d'exister le 31 décembre 1991. Le 6 janvier 1992, la Déclaration d'indépendance nationale de la République du Haut-Karabagh fut adoptée. Le Haut-Karabagh exerçait ainsi son droit à l'autodétermination en stricte conformité avec la législation soviétique alors en vigueur.

[2] Un droit de passage, cogéré par Erevan et Bakou, entre l'Arménie et le Haut-Karabakh, lequel aurait un statut de ‘région à très haute autonomie', est loin d'être une concession comme voudraient le faire croire les autorités azéries.


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