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mardi 16 mars 2010

De l'influence du conflit du Karabakh sur la ratification des protocoles arméno-turcs

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires

En plus de la version officielle donnée par les dirigeants turcs aux médias ‘urbi et orbi', il est intéressant d'avoir le point de vue de ceux qui vont mettre en pratique les dites déclarations officielles. Une fois retiré le bla-bla plus ou moins diplomatique et journalistique, on atteint la substantifique vérité.

On savait déjà que les Etats-Unis avaient forcé la main de la Turquie à accepter le principe d'une normalisation des relations avec l'Arménie ; Arménie dont elle en a cure et qu'elle maintient sous blocus depuis bientôt dix-sept ans.

Il est intéressant d'apprendre que le seul motif qui a poussé Ankara à discuter avec Erevan et à signer les protocoles, c'est de la pousser à accepter les propositions du Groupe de Minsk sur le Karabakh, bien sûr sans trop discuter, et se retirer rapidement des zones tampons du Karabakh, et pourquoi pas du Haut-Karabakh lui-même.

Quant à ratifier les protocoles arméno-turcs, ce n'est pas demain la veille, ni même l'avant-veille. La Turquie compte jouer la montre jusqu'à une certaine date, non pas ‘raisonnable', mais indéterminée.

Pour ce qui est de laisser pourrir une situation, elle sait de quoi elle parle : Cela fait trente-six ans que dure le problème chypriote !

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Day.Az a interviewé le Vice-président de la Commission des Affaires étrangères du parlement turc, Mehmet Ceylan.

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Q : Comment évaluez-vous le vote de la Commission des Relations étrangères du Congrès américain sur la Résolution 252, qualifiant de ‘génocide' les événements de 1915 dans l'Empire ottoman ?


Mehmet-Ceylan1_medium
R : Il convient de noter que la Résolution sur le ‘génocide' est un projet très inopportun et absurde. La Résolution a été adoptée par une voix d'écart. Mais, de toute façon, il s'agit d'un processus dangereux. La procédure de vote a montré que le lobby arménien peut atteindre son but en faisant pression sur le Congrès où les Démocrates, qui sont partisans d'une "démocratie de fer", forment la majorité.

En fait, c'était une démonstration très désagréable pour les États-Unis. Les actions des démocrates américains peuvent être considérées comme des ‘points noirs' dans l'histoire de la démocratie américaine. Le président Barack Obama, conscient de cela, a annoncé qu'il tenterait de s'opposer à ce que le projet soit débattu par la Chambre des Représentants. Donc, je pense que les États-Unis ne prendront plus de risques et feront le nécessaire pour que la Résolution ne soit pas débattue en séance plénière. En outre, les États-Unis sont bien conscients du fait que la Turquie joue un rôle important dans les programmes régionaux de maintien de la paix. La Turquie est l'un des grands et puissants Etats régionaux.

La résolution sur le ‘génocide' a provoqué un profond ressentiment dans la société turque. Les analystes américains soulignent que la réaction de l'opinion publique turque sera encore plus forte si la Résolution passe en séance plénière de la Chambre. L'ambassadeur américain en Turquie, à son tour a annoncé que cette Résolution ne bénéficiera à personne, mais causera des dommages aux relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Cela montre que le public américain n'est pas fixé dans la question du ‘génocide' et qu'il n'a pas de position unifiée.

Ce sont les États-Unis qui ont demandé à la Turquie de contribuer à la normalisation des relations dans le Caucase. Ils ont considéré que la résolution des problèmes entre la Turquie et l'Arménie est une première étape pour normaliser leurs relations. Mais au lieu de normaliser les relations, les Etats-Unis jettent de l'huile sur le feu. Si les Américains souhaitent normaliser les relations dans la région, ils doivent remplacer leur poudrière par un baril d'eau. Je ne pense pas que les États-Unis continueront sur un chemin menant à la détérioration des relations avec la Turquie.

Q : On pense que la Résolution sur le ‘génocide arménien' a été adoptée dans le but d'exercer des pressions sur la Turquie pour qu'elle ratifie les protocoles turco-arméniens. Partagez-vous cette opinion ?

R : Quand on parle de normalisation des relations dans le Caucase, nous avons surtout dans l'esprit les relations entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, et non les relations turco-arméniennes. Nous avons commencé à normaliser les relations avec l'Arménie pour résoudre le conflit du Haut-Karabakh et libérer les territoires occupés de l'Azerbaïdjan fraternelle. Nous avons pensé que les problèmes avec les Arméniens peuvent être résolus à la table de négociations. Il n'y aura pas de paix, de stabilité et de coopération dans le Caucase tant que le problème du Karabakh restera en suspens.

La Turquie, tout comme la Russie, est un pays qui a l'occasion d'influencer les processus en cours dans le Caucase. Si la Turquie peut contribuer au processus de paix dans le Caucase, pourquoi ne pas le ferait-elle pas ? Les États-Unis se trompent s'ils pensent qu'en discutant de cette Résolution, ils peuvent exercer une quelconque pression sur la Turquie pour qu'elle ratifie les protocoles. La Turquie n'est pas un pays qui cède sous la pression. La Turquie est le pays le plus puissant de la région et elle est en mesure de dicter ses conditions. Si les États-Unis exercent une pression sur la Turquie en raison des protocoles, la Turquie refusera d'établir des relations avec l'Arménie. De plus, la Turquie réfléchira à d'autres options pour établir la paix dans le Caucase.

Q : L'opposition turque appelle au retrait des protocoles turco-arméniens. Les protocoles sont en ce moment dans votre Commission. Comptez-vous les discuter suite aux récents événements ?

R : Le fait que la question du ‘génocide' est été soulevée une fois de plus prouve la mauvaise foi de l'Arménie dans les relations avec la Turquie. Les protocoles turco-arméniens prévoient l'examen du ‘génocide' par une commission d'historiens, et non sur une scène politique. Aussi étrange que cela puisse paraitre, les États-Unis, qui ont participé au peaufinage du texte des protocoles, ont pris une décision politique sur le ‘génocide'. Aussi, les protocoles devraient être réexaminés. Aujourd'hui, ils sont largement discutés en Turquie. Je pense que les retirer à ce stade ne peut qu'aggraver encore plus la situation. Nous devons attendre une situation favorable. En tout cas, nous ne voulons pas être le pays qui va enterrer les protocoles. Le monde entier doit voir qui et comment entrave la normalisation des relations.

Q : Il y a une opinion comme quoi l'Arménie a mis trois obstacles à la normalisation des relations : - la décision bien connue de la Cour constitutionnelle d'Arménie ; - la Résolution sur le ‘génocide' ; - et l'absence de progrès en termes de libération des territoires azerbaïdjanais occupés. Les dirigeants turcs ont-ils prévu de discuter à nouveau de ces questions avec l'Arménie ?

R : Autant que je sache, les dirigeants turcs n'ont pas de contact avec l'Arménie sur cette question. L'Arménie a souvent blâmé la Turquie pour son retard dans la ratification des protocoles. Ainsi, après que la Résolution sur le ‘génocide' ait été adoptée, l'Arménie est devenue silencieuse et ne relance pas la Turquie sur le sujet. Les autorités arméniennes ont certainement compris leurs politiques contradictoires. Je pense que la Turquie finira par revenir sur la question des protocoles turco-arméniens. Mais la situation dans son ensemble doit être clarifiée.

Extrait de Day.az – 16 mars 2010



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