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dimanche 23 mai 2010

Erdogan met en place un nouvel Empire

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires

L'idée d'Empire n'est pas nouvelle en soi, et si plus d'une fois dans mes commentaires, le mot ‘grand Vizir' a été employé à l'encontre de R.T.Erdogan, ce n'est pas le fait du hasard. Mais c'est surtout avec l'arrivée d'Ahmet Davutoglu au poste de ministre des Affaires étrangères de la Turquie que les choses ont pris sérieusement forme. Ce Kissinger de la diplomatie turque essaie depuis un an de sécuriser l'environnement de la Turquie en normalisant les relations avec les pays avoisinants.

Toutefois cette ‘normalisation' rencontre des écueils. Le premier date de 1974 lorsque les troupes turques ont envahi l'ile de Chypre et occupent toujours 37% de ce pays de l'UE. Le second est arrivé en 2009 avec les contacts étroits entre Ankara et la Syrie et/ou entre Ankara et les palestiniens et le coup de colère de Davos, poussant Daniel Pipes à écrire dans le Jerusalem Post : La Turquie n'est plus une alliée. Et enfin le troisième en 2010 avec l'Arménie qui a suspendu la ratification des protocoles arméno-turcs.

L'écueil le plus irritant. Les Arméniens d'abord et l'Arménie maintenant, qui ont toujours été une épine dans le pied des dirigeants turcs, et dont la partie méridionale du pays [le Zankézour] empêche la continuité territoriale de la nation turque. Ce n'est pas pour rien que pendant des décennies le Nakhitchevan a été vidé de ses Arméniens.

Éléments qui ne semblent pas inquiéter les occidentaux plus que ça, occupés qu'ils sont par leurs besoins énergétiques.

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L'inconvénient d'une pensée impériale est que, même sur plusieurs générations, elle reste une pensée dominante. Depuis 2003, avec l'avènement au pouvoir du Parti islamiste de la Justice et du Développement (AKP) dirigé par Recep Tayyip Erdogan, la Turquie a pris le chemin de la renaissance de l'Empire ottoman, et ce ne sont ni de belles paroles ni des paroles en l'air. Ce qui a été fait depuis les sept dernières années en est la preuve directe. Le dernier en date a été le paquet de réformes constitutionnelles qui, selon les kémalistes, ont sapé les fondements de la laïcité, instaurés par Mustafa Kemal.


Carte-Caucase_maxi
Il y a un an, nous avions dénoncé les tentatives de la Turquie de restaurer un Empire ‘néo-ottoman' et la preuve est donnée que nous sommes proche de la vérité. Toutes les actions du gouvernement Erdogan visent au rétablissement de l'Empire, plutôt que de créer une puissance régionale. Cela est devenu beaucoup plus évident après la visite du président Dimitri Medvedev à Ankara, au cours de laquelle la Turquie a proposé l'abrogation du régime des visas, la création de conditions favorables pour le commerce et un prix raisonnable pour le gaz. Le rapprochement russo-turc, qui a beaucoup fait parler de lui, est un phénomène trompeur : ni la Russie ni la Turquie ne compromettront leurs intérêts dans une amitié ‘éphémère'. D'ailleurs, l'amitié peut-elle exister entre d'anciens ennemis ? L'Empire russe a eu trois ennemis : - l'Empire ottoman, - l'Empire Britannique, - et l'Empire des Habsbourg, Autriche-Hongrie. Presque rien n'a changé depuis, si ce n'est que les deux derniers ont sombré dans l'oubli. Mais la Russie a maintenu des relations "spéciales" avec l'Empire ottoman - la guerre, l'armistice, la guerre, de nouveau un traité de paix, et enfin, la Première Guerre mondiale, après quoi l'Empire ottoman, avec l'aide de la Russie bolchevique, renaissait sous la forme d'une République.

C'est toute l'histoire. Actuellement Erdogan rebâtit un Empire, et la Géorgie et l'Azerbaïdjan seront parmi les premiers pays qu'il ‘engloutira'. Heureusement pour la Turquie, elle ne rencontre aucune résistance de leur part. Il ne serait pas inopportun de rappeler ici que ce processus a été initié par Haydar Aliev, avec son slogan "une nation, deux Etats". Le reste n'était qu'une question de technique ; simplement les présidents turcs avant Abdullah Gül professaient le kémalisme, du moins du bout des lèvres. L'élite militaire a toujours fortement contré toute tentative d'islamisation en profondeur, mais ... le processus "Ergenekon" a sérieusement décapité l'Armée. L'AKP a très bien su tirer les leçons des années 80.

Pour ce qui est de l'Azerbaïdjan, contrairement à son père, Ilham Aliev est plus sensible aux influences extérieures, et comme tout chef d'Etat faible il préfère être conduit par la main. En outre, il est à la recherche d'un médiateur pour se réconcilier avec les États-Unis et il estime que la Turquie est la plus appropriée pour cela. Toutefois, Ankara a ses propres problèmes avec Washington, et, visiblement, il n'a pas envie de traiter Aliev avec égards. Quant à la Géorgie, elle est toujours prête à passer sous le patronage de tout État qui prendra soin de son peuple. Toute l'histoire de la Géorgie est une histoire d'esclavage et on ne peut pas aller contre cela. Par ailleurs, pendant des siècles la sélection a retenu les plus forts, mais quand un Etat encore plus fort apparaît, les anciens propriétaires sont facilement achetables.

Malheureusement, il n'y a pas et il ne peut y avoir quelque chose de nouveau dans l'histoire de la région. Que personne ne soit surpris des efforts déployés par la Turquie pour ‘aider' l'Iran, pourtant un vieil ennemi. Il en va de même pour la Russie. Toutefois, les temps ont changé, et maintenant Ankara a pris un chemin plus ‘civilisé' : Il ouvre des centres de recherche ou lance des programmes d'échanges d'étudiants. Et tout cela est fait dans le seul but de montrer au monde les nouvelles possibilités de l'Empire vers l'Est. Néanmoins, l'islam reste un argument assez fort dans ce jeu, - nous devrions garder à l'esprit que le sultan portait le titre de ‘Calife des croyants'. Mais quelle sera la réponse de l'Iran, où les gens sont opposés au tandem Bakou-Ankara, et que la participation de la Turquie dans le règlement du programme nucléaire iranien est perçue comme une mesure forcée.

Quant à l'Europe, la position de l'UE est remarquablement stable et sans ambiguïté envers la Turquie : il n'y a pas de place pour ce pays d'Asie en Europe. Les personnalités du Président français ou celle de la Chancelière allemande y sont pour quelque chose, mais ce qui compte c'est la position de l'Etat. Cependant, quand on parle de l'Allemagne, il faut admettre que, pendant la guerre, les Allemands étaient amis des Turcs … contre les Russes, bien sûr. Il semble que l'adhésion à l'UE ne soit plus une nécessité pour M. Erdogan. Simplement, le processus avance avec sa propre inertie, et de temps en temps une information est lancée, histoire de dire : "nous sommes bons, nous construisons la démocratie, mais vous ne voulez pas de nous."

Mais, la restauration ou l'instauration d'un nouvel Empire turc est impossible avec l'existence d'une Arménie indépendante. Et c'est surtout pour neutraliser l'Arménie que le projet américain "normalisations des relations arméno-turques" a été accepté par Ankara. Dieu merci, ce projet n'a pas été mis en œuvre et aura du mal à aboutir. Alors espérons que les choses se poursuivront de cette manière et pas autrement. Néanmoins, nous devons admettre que la langue arménienne et l'Arménie sont mieux étudiées en Turquie que l'inverse. Et la même chose vaut également pour la Russie. A noter que ce n'est pas par manque de financement, mais par manque de désir et de volonté, comme le pensent les dirigeants des deux pays. Demain les Russes risquent de voir un pays très différents sur le site de la Fédération de Russie. Et que verront les Arméniens ? ... L'Arménie peut tout simplement disparaître. En 1914, la population de l'Empire ottoman avait atteint les 33 millions, chiffre que l'on disait être important. Maintenant, la population de la Turquie atteint les 70 millions et elle est en constante augmentation, tant et si bien qu'elle pourra absorber les 140 millions d'habitants de la Fédération de Russie d'ici 50 ans. Le facteur démographique, en particulier dans le monde islamique, a toujours été un élément primordial.

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Karine Ter-Sahakian – PanArmenian – Département Analyse



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