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lundi 21 juin 2010

Les prémices du génocide des Arméniens ou ‘Chienne d'Histoire'

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Gérard Merdjanian – No comment

A voir :

Chienne d'Histoire : Court-métrage ayant reçu la Palme d'Or au Festival de Cannes 2010.

** Video (1/2) **

** Video (2/2) **

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Extrait du livre « Feu en Orient » (Feuer im Osten), paru en 1920, pages 41-42.

Publication et postface d'Armin A. Wallas. Avec la participation d'Andrea Lauritsch.

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Les nuits terribles

J'étais assis dans une cabane en rondins dans la région d'Amamus. Un vieil asker (soldat) qui avait connu les guerres des Balkans, Tripolis, le Caucase et l'horreur d‘Iraq, me racontait ce qu'il avait vécu :

Lors de mon arrivée à Constantinople, je pensais ne jamais pouvoir vivre ailleurs. Mais lorsque les étrangers nous donnèrent l'ordre d'attraper tous les chiens dans la rue, je priai pour que l'on m'emmène de nouveau au désert, car, ô Seigneur, ces chiens m'auraient fait perdre l'esprit. Ils furent embarqués sur un bateau et emmenés sur une île inhabitée près de la ville. Lorsqu'ils eurent faim et que le soleil les rendit fous, leurs pleurs se firent entendre jusqu'à Constantinople. La nuit, lorsque j'étais allongé dans la caserne, je sentais leurs gémissements aigus me traverser le crâne. J'entendais leurs cris déchirants lorsque la faim les dévorait et qu'ils s'entretuaient. Des milliers de chiens criaient la faim. Dans mon sommeil, je les voyais errer au bord de la mer, désespérés, se jeter dans l'eau pour nager jusqu'à la ville, où ils espéraient trouver à boire et à manger, et se noyer les yeux remplis de terreur. Je les imaginais en train de tourner en rond avec rage, s'allonger pour mourir et, enfin, se faire déchiqueter par d'autres chiens, le sang encore chaud.

Pendant longtemps, je pensais que ces nuits seraient les plus terribles de ma vie. Les redoutables luttes à cheval avec les Sennusije contre les italiens et les journées de famine de Kut el amara n'étaient rien comparées au souvenir terrifiant de ces nuits de chiens enragés.

Mais c'était avant d'entreprendre la longue marche à travers le désert de sel.

Sais-tu, Effendi, ce qui s'est passé à la steppe de sel ? Sais-tu que le général étranger donna l'ordre de rassembler enfants, femmes et hommes afin de les emmener au désert de sel ? As-tu vu les routes des caravanes anatoliennes recouvertes de mères décédées avec leurs nourrissons pendus à leurs seins secs, essayant désespérément d'apaiser leur faim avant de mourir ? Les rangées de morts étaient interminables ; on pouvait marcher des journées entières sans qu'elles ne s'arrêtent. Enfants, femmes, hommes.

Les derniers milliers de personnes furent emmenés dans une montagne du désert de sel, vide d'herbe, de plantes et d'eau, n'offrant qu'une terre sèche et salée et des nuits froides comme la mort. Ces personnes furent abandonnées comme les chiens de Constantinople, et leurs cris inondèrent la nuit du désert.

Sur place, dix d'entre nous devinrent fous. Cinq autres grimpèrent en haut de la montagne pour étrangler ceux qui criaient. Ils ne revinrent jamais. Leurs gémissements baveux se mélangeaient aux cris mortels des Arméniens. Nous fûmes obligés d'en abattre trois autres. Moi je courrais dans le désert, je me jetai par terre, enfonçais mes dents dans le sol et remplissais mes oreilles de sable. Mais le cri de la montagne me suivait, comme une longue trace de sang. Ce cri long et infini descendait, paraissait s'enfouir dans le sable, rejaillissait et se divisait comme pour se jeter dans tous les coins du monde ; il montait même dans les étoiles, embrassait le désert et revenait de tous ces endroits solitaires.
Les chiens de Constantinople et les Arméniens dans le désert … peut-être même les Juifs torturés dans les prisons de Damaskus … Allah envoie le Padischah au fond du Djehennah car il a servi les étrangers …

Plus tard, j'appris que, certaines nuits, le vieil Asker se bouchait les oreilles avec les mains, criait au ciel comme un fou et jurait vengeance contre les étrangers pour les Arméniens, les Juifs et les chiens de Constantinople.

Eugen Hoeflich (Mosche Ya'akov Ben-Gavriêl)
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** Biographie **

Eugen Hoeflich (Mosche Ya'akov Ben-Gavriêl ; 15 septembre 1891 - 17 septembre 1965) était un écrivain et un publiciste austro-israélien. Pendant la Première Guerre mondiale, il traversa Constantinople jusqu'à Jérusalem en tant qu'officier d'un régiment autrichien. À Jérusalem, il rencontra des témoins du génocide des Arméniens dont les récits et témoignages le bouleversèrent. Hoeflich fait référence au sort des Arméniens dans plusieurs de ces récits et poèmes, en particulier dans sa nouvelle « Les nuits terribles » parue dans l'ouvrage « Feu en Orient », dans laquelle il compare le massacre des chiens à Istanbul avec le génocide des Arméniens, comme l'a fait aussi Serge Avédikian dans son court-métrage Chienne d'Histoire, film ayant reçu la Palme d'Or au Festival de Cannes 2010.

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