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samedi 25 septembre 2010

Des tenants et des aboutissants d'une messe

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires

Toute personne étant né et grandi dans un pays donné, fera sienne, tôt ou tard en fonction de son milieu familial, les us et coutumes du pays concerné. Ainsi, l'Arménien d'Arménie a pris les habitudes de l'homo sovieticus, l'Arménien des Etats-Unis a adopté les critères économiques des ses concitoyens, et l'Arménien d'Europe met en avant les valeurs défendues par l'UE. Reste l'Arménien de Turquie.

Il est difficile de faire sienne les valeurs d'un pays basées sur un nationalisme exacerbé ! Il est difficile de faire sienne les valeurs d'un pays où le fait de tuer un ‘giaour' (infidèle), arménien de surcroit, ouvre les portes du Paradis ! Il est difficile de faire sienne les valeurs d'un Etat qui a massacré tout un peuple et qui persiste dans sa négation ! Reste la valeur refuge, tolérée par la Turquie conformément au Traité de Lausanne, la ‘liberté' de religion, et encore sous certaines conditions.

Aussi, rien d'étonnant que nos compatriotes fassent bloc derrière le Patriarcat, le seul à pouvoir discuter des problèmes des Arméniens avec les autorités, et suivent scrupuleusement ses consignes. Et lorsqu'on s'écarte un temps soit peu de ce chemin, on subit le sort de Hrant Dink. Par contre, ce comportement n'a plus de raison d'être, une fois qu'il a émigré. Les habitudes ont la peau dure ...

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La messe en l'église Sainte-Croix sur l'île d'Akhtamar est maintenant terminée, générant de nombreuses questions et, malheureusement, une conviction que Patriarcat Arménien de Constantinople n'a jamais eu le courage ou l'honnêteté d'esprit de refuser cette manifestation. Nous disons malheureusement cela parce que l'archevêque Aram Atechian et le clergé du Patriarcat sont devenu partie intégrante du spectacle tant annoncé par Ankara sous la dénomination : ‘Turquie tolérante'. Et, une fois encore, malheureusement, ils n'étaient pas les seuls là-bas.

Avec un masochisme enviable et presque avec respect, un certain nombre de médias arméniens ont remplacé avec succès les homologues turcs, présentant avec enthousiasme les rencontres à Van et la messe elle-même. Croyant probablement, exercer sincèrement leur activité professionnelle. En fait, et personne ne le conteste, mais il y a une limite à tout. Dans ce cas présent, il aurait été judicieux de suivre l'exemple de la presse turque, qui s'est limitée à rapporter l'événement et a écrire les mêmes choses qu'avant la messe. Certains représentants du saint Siège d'Etchmiadzine ont agi comme la presse arménienne.

"La célébration d'une messe en l'église Sainte-Croix d'Akhtamar était juste une autre démonstration-spectacle de la Turquie, l'Arménie a fait de cette question un sujet de spéculation", a déclaré l'Archimandrite du diocèse d'Ararat, Komidas Hovnanian. En outre, il estime injuste que les Arméniens n'aient pas pu prendre part à la messe [en traversant la frontière].

Dans ses révélations, le Catholicos est allé encore plus loin disant que c'était en fait à l'Arménie de célébrer la messe dans l'église de Sainte-Croix. Il est difficile d'imaginer une plus grosse absurdité. Il suffit que la Turquie décide ce qu'il y a lieu de faire et elle le fait. Et d'une manière générale, il en est de même pour le gouvernement de ce pays, concernant le nombre d'Arméniens présents – que ce soit 100 ou 10.000. Le point le plus important est que la messe a eu lieu, donnant à Ankara un point positif dans les négociations avec l'UE, et finalement vis-à-vis des Etats-Unis. Seule une personne très limitée pour qui le monde s'arrête au seuil de sa porte, ne le remarquerait pas. Encore une fois, malheureusement, ce fut le cas pour la majorité du clergé de l'Eglise apostolique arménienne. La seule chose qu'Etchmiadzine a été capable de faire, c'est de refuser de participer à la messe par manque de la croix du dôme. Même ainsi, on peut supposer que cette décision a été prise après le boycott par le Catholicos de la Grande Maison de Cilicie, Aram I. Surprenante également l'attitude froide de la Turquie face à cet événement, que l'on peut difficilement appeler une messe, qui n'a attiré l'attention de personne. Les Arméniens d'Istanbul attendaient de toute évidence un Haut-fonctionnaire d'Ankara, mais personne n'est venu, en dehors d'un représentant du vilayet de Van. Et pourquoi aurait-il du y avoir quelqu'un ? L'église est restaurée, l'UNESCO et le monde sont satisfaits ou font semblant de l'être. Que faire d'autre ? Mais personne n'a soulevé le fait que le chemin menant à l'église est bordé de khatchkars (pierre-croix) brisés, que les tombes des prêtres ont été profanées, tout comme le complexe monastique, excepté l'église restée en ruine et que personne ne songe à la restaurer. Et ne parlons pas des milliers de monuments religieux détruits et profanés [à travers la Turquie].

Le dernier archevêque du Patriarcat arménien de Constantinople à la veille de la Première Guerre mondiale, Maghakia Ormanian, mettait déjà en garde ses fidèles, en 1913, contre le danger et le manque de fiabilité des Ottomans. La congrégation, hélas, n'a pas pu faire entendre raison à ces derniers. Et nous avons vu les terribles résultats - un million et demie de morts, un demi-million dispersés. Et combien ont été islamisé de force ! Leurs descendants ont tout à coup "recouvré la vue" et commencent à parler de leurs racines arméniennes. Et nous, les habitants d'Arménie, avons commencé à parler d'un certain dirigeant turc, presque avec tendresse, prétendant qu'il était d'origine arménienne, et non turque ! Qui essaie-t-on de tromper, et pourquoi est-ce une question rhétorique ?

Le danger de ce qui s'est passé le 19 Septembre est que la Turquie pourrait transformer d'autres églises en musée, permettant de temps à autre des offices religieux, avec l'idée claire de poursuivre sa politique de négation du génocide arménien. Et nous ne doutons pas que les choses se dérouleront exactement de cette façon ...

En général, il faut dire que les Arméniens vivent encore de mythes concernant la Turquie en tant qu'Etat et de la communauté arménienne d'Istanbul en particulier. Cette communauté est présentée comme un otage aux mains de l'État turc, ce qui est vrai en partie. En fait, les Arméniens d'Istanbul ne vivent pas si mal, l'essentiel pour eux est d'éviter de se démarquer de la masse ottomane. Et nous devons admettre que cette communauté, autrefois dirigée par l'archevêque Mesrop Mutafian, et maintenant par Aram Atechian, s'en n'est pas trop mal sortie. Suivant une logique simple - si nous restons assis, il ne se passera rien. Les Arméniens d'Istanbul n'ont jamais tiré les leçons de 1915, et la preuve en est l'assassinat de Hrant Dink, les menaces contre le patriarche et contre des membres ordinaires de la communauté. Revenons au rédacteur en chef du quotidien Jamanak, Ara Kotchounian, qui n'a jamais utilisé le terme ‘génocide' dans ses publications …. À cet égard, les mots du poète et député arménien, Krikor Zohrab, prononcés dans la nuit du 23 au 24 d'avril 1915, sont très remarquables. Quand on lui a dit qu'il fallait partir avant que les massacres ne commencent, il a répondu : "Vraiment ? Les Turcs sont nos amis. Hier, je jouais encore au backgammon avec Talât, il me l'aurait dit ...". Quatre vingt quinze ans se sont écoulés depuis lors et rien n'a changé : un très grand nombre d'Arméniens sont naïfs et croient en la puissance des demandes, des lettres, des manifestations, alors que les Turcs continuent leur politique d'éradication de la population arménienne (ermeni milliyet). Il en sera toujours ainsi, jusqu'à ce que nous ayons des prêtres comme l'archimandrite Hovnanian ou des pasteurs comme le patriarche Ormanian.

Karine Ter-Sahakian – Panarmenian.net – Département Analyse



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