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dimanche 5 septembre 2010

Protocoles arméno-turcs : un an déjà

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Traduction Gérard Merdjanian – commentaires

Le 31 août 2009, l'Arménie et la Turquie, sous l'égide de la diplomatie helvétique, ont annoncé être parvenues à un accord sur l'établissement de consultations politiques internes en vue d'une signature et d'une ratification rapides de deux protocoles visant à normaliser leurs relations.

Dès la signature en grande pompe de l'accord le 10 octobre suivant, Ankara a de suite mis en avant le règlement du conflit du Karabakh, comme condition préalable à toute ratification par le parlement turc ; alors qu'il n'est fait dans le document, aucune allusion au conflit arméno-azéri.

Gain immédiat pour la Turquie : la mise en sourdine des demandes de reconnaissance du génocide arménien à travers le monde et notamment aux Etats-Unis où l'administration Obama, malgré ses promesses de campagne, évite de prononcer le ‘mot' qui fâche. Le 22 avril 2010 l'Arménie gelait officiellement l'accord.

Grossière erreur de Washington qui pense qu'en disant « faut qu'on - y a qu'à », le contentieux arméno-turc va se régler, le tout en ménageant son principal allié dans la région, lequel d'ailleurs ne se gêne pas pour outrepasser ses droits. C'est exactement la même démarche qui est appliquée au contentieux israélo-palestinien et qui débouche depuis des décennies sur des effets désastreux.

Lorsqu'on essaie de jouer les médiateurs, on ne doit pas toujours fermer les yeux sur les irrégularités du plus fort.

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Une année après la date de promulgation des protocoles sur la normalisation des relations arméno-turques et l'ouverture de la frontière turque, les Arméniens ont connu beaucoup de changements, ce qui pourrait avoir à l'avenir un impact majeur sur le développement du processus. Une chose est définitivement devenue évidente dans ce laps de temps : l'Arménie ne sacrifiera pas ses valeurs nationales et sa sécurité pour plaire à quelqu'un, et ce malgré les garanties de la communauté internationale.

Ce sont surtout ces garanties qui causent de graves préoccupations, parce que dès que l'aura promis à la population arménienne la liberté et des droits, un massacre suivra. Et si au XXIe siècle cette tournure d'événements est plutôt problématique, qui dit qu'une nation ne peut être supprimée qu'avec l'aide de yatagans. Les méthodes dites ‘civilisées' ne manquent pas, telles que : l'isolement complet, le blocus et enfin la guerre. Aujourd'hui, la Turquie n'est pas l'Empire ottoman, bien que la pensée soit restée la même : un Arménien est un ennemi, aussi, il faut l'éliminer. Pour être honnête, la majorité des Arméniens partagent une vision similaire envers les Turcs. Mais tout cela, bien sûr, ne pouvait pas entrainer directement la rupture de l'accord sur les protocoles. Pas plus d'ailleurs que la position de Bakou ou les prochaines élections générales en Turquie en 2011, ni même le référendum, par lequel les islamistes vont accroitre encore plus leur puissance et, surtout, avoir le contrôle de l'armée. Il est difficile de croire à cette dernière, mais c'est une possibilité et le procès des "Ergenekon" en est un exemple. C'est une sombre affaire et il n'est pas exclu que ses membres voulaient vraiment faire un autre coup d'Etat militaire, mais qu'ils ont été devancés par les islamistes.

Mais revenons aux protocoles, vraiment pathétiques, qui n'avaient aucun avenir et toutes les excuses des deux côtés ont servi à faire comprendre aux initiateurs du projet, principalement les États-Unis, que c'était un effort vain de vouloir lancer un tel processus. Le principal obstacle est, bien sûr, la reconnaissance du génocide arménien. Il est clair que ce problème ne sera jamais résolu comme le voudrait Obama, c'est-à-dire quelque chose qui s'est passé là-bas, sans appeler un chat un chat. Un autre facteur important est la diaspora arménienne, qui connaît assez bien les Turcs pour ne pas permettre à un Président d'accepter l'ouverture de la frontière. Cela dit, cette ouverture est nécessaire seulement à un pourcentage déterminé d'Arméniens : ceux qui vivent du commerce avec les voisins ; Et la seule chose qui importe à ces gens c'est de savoir comment gagner un peu de plus d'argent ...

La normalisation des relations arméno-turques, si cela était possible, serait un exemple unique dans la pratique mondiale. À cet égard, notons qu'il n'existe pas d'équivalents, auxquels les diplomates aiment souvent faire référence, surtout si nous prenons comme un modèle digne d'être imité, la normalisation des relations franco-allemandes. Après tout, la France et l'Allemagne sont des pays civilisés d'Europe et il n'y a pas cette haine tenace entre elles, qui existe encore entre les Arméniens et les Turcs. Il faut se rendre à l'évidence : il y a eu trop de sang versé entre ces deux peuples pour qu'ils soient en mesure de résoudre tous les problèmes et parvenir à une existence paisible en seulement quelques années. Ce serait possible que dans un seul cas : que la Turquie reconnaisse le génocide arménien et modifie sa politique vis-à-vis de la diaspora arménienne, leitmotiv en permanence répété. Mais c'est impossible actuellement, alors, la ratification des protocoles restera en veilleuse et ne s'ouvrira au mieux, peut-être, dans une génération.

Karine Ter-Sahakian – PanArmenian.net – Département Analyse



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