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dimanche 23 janvier 2011

Il y a 21 ans, l'Azerbaïdjan massacrait les Arméniens à Soumgait et à Bakou - Témoignage

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires

Rappeler cet épisode tragique et douloureux infligé aux Arméniens d'Azerbaïdjan, n'est pas inutile. Si l'on ajoute à cela, la liesse des azerbaidjanais qui dansaient et sautaient de joie après le tremblement de terre qui frappa l'Arménie en décembre de la même année, on comprend pourquoi le Haut-Karabakh s'est révolté et s'est défendu.

Alors qu'en Union soviétique soufflait le vent de la glasnost et de la pérestroïka, Bakou fourbissait ses armes pour se débarrasser des Arméniens. C'est le même nationalisme qui taraudait les dirigeants Jeunes-Turcs il y a un siècle et incitait la populace à s'en prendre aux biens des Arméniens. L'histoire s'est hélas répété mais fort heureusement dans des proportions bien moindres.

Penser que vingt ou trente ans après les mentalités ont changé serait une très grave erreur, surtout avec des dirigeants azerbaidjanais qui passent leur temps à mettre de l'huile sur le feu et à attiser le ressentiment envers les Arméniens. Les Azéris ont voulu imiter leur grand ‘frère', mal leur en a pris.

C'est bien beau de faire table rase du passé et mettre en avant les principes d'Helsinki, mais que se passera-t-il une fois que les sept districts du Karabakh passeront sous contrôle azéri ? Il n'est pas besoin d'être grand devin pour deviner la suite réservée aux Arméniens, une fois que des centaines de milliers d'azéris, assoiffés de vengeance, s'installeront dans ces territoires. Croire que des forces internationales pourront maintenir la paix et empêcher des exactions, serait utopique.

Pour info complémentaire :

Lire le communiqué de la Représentation du Haut-Karabagh en France

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Col-Valery-Kiporenko_medium
2011 marque le 21ème anniversaire du massacre des Arméniens à Bakou. Le colonel Valery Kiporenko a servi pendant sept mois dans les Service de Sécurité de l'URSS du Comité d'État (KGB) dans le groupe enquêtant à Soumgaït et à Bakou. 21 ans plus tard, il témoigne de ces événements dans une interview aux quotidiens PanARMENIAN.Net et Analitika.at.ua.

Pouvez-vous préciser la nature de votre mission en Azerbaïdjan ?

Je servais comme enquêteur principal dans le département spécial de la région militaire de Kiev avant la chute de l'URSS. Un groupe d'enquête sous l'égide du Bureau du Procureur général a été créé et envoyé à Soumgaït en 1988, avec d'autres groupes venant d'autres républiques soviétiques. Quand nous sommes arrivés sur place, on nous a mis en garde contre des sorties hors de l'hôtel, et les forces de l'ordre locales ont refusé de nous fournir une aide quelconque dans notre travail. Selon nos données, plusieurs bus remplis d'Azerbaïdjanais d'Arménie (Yerazes) sont arrivés à Soumgaït quelques semaines avant les pogroms. Ils ont dit qu'ils avaient été expulsés de leurs maisons à Erevan. En fait, c'étaient juste des personnes à faible revenu de Erevan et qui voulaient s'emparer des appartements appartenant à des Arméniens d'Azerbaïdjan. À cet instant, nous n'avions aucune information sur des cas de violence commis contre les Azéris en Arménie. Il s'agissait d'une campagne de propagande pour permettre aux Azerbaïdjanais de se rassembler en bandes organisées, faire irruption dans les appartements où vivaient les Arméniens et les tuer.

Quand nous avons pu sortir, la ville avait été complètement détruite. On m'a dit que tous les suspects avaient été arrêtés. Je me souviens de l'un d'eux, le ‘délinquant' Edik Grigorian, qui déclarait que sa bande recherchait des maisons où vivaient les Arméniens, pour les massacrer après avoir violé les femmes. La situation était extrêmement grave. Pour la première fois les gens étaient tués en raison de leur ethnie. Il y avait aussi des Ukrainiens, des Russes et des Biélorusses, qui ont été persécutés car on les a pris pour les Arméniens.

Grigorian était-il Arménien ?

En tant qu'enquêteur en chef, j'ai interrogé moi-même Grigorian. Il avait un nom arménien, mais était en fait azerbaïdjanais. Il était né dans une famille à problèmes. Sa mère était azerbaïdjanaise et son père les avait quittés quand Edik était enfant, c'est pourquoi il détestait les Arméniens.

Y a-t-il eu des victimes parmi les Azéris ?

Non. Les Arméniens n'ont tué aucun azéri. Ils n'étaient pas prêts pour résister. Je me rappelle ce qui s'est passé avec les frères Hovhannessian, qui ont réussi à tenir le siège pendant deux heures. Leurs parents s'étaient réfugiés auprès des voisins Bélarus qui vivaient à l'étage au-dessus. Les frères avaient une arme appartenant à leurs parents et ils ont essayé de riposter. Mais, en fin de compte, l'appartement a été incendié et les frères ont été lynchés dans la cour. J'étais présent à la morgue pendant l'autopsie. Ils avaient été battu si violemment que leurs os étaient en bouilli.

L'épisode le plus terrible pour moi a été le viol d'une arménienne, collégienne de 16 ans. Elle a été violée en présence de centaines de personnes, puis torturée et brûlée. La foule n'a rien fait pour l'aider.

Ces troubles étaient-ils spontanés ou prémédités ?

Ce fut une action bien organisée. Les criminels étaient des voleurs, des assassins et des violeurs. Ils s'étaient soi-disant "enfuis" d'Arménie, et décrivaient les "horreurs" qui se seraient passées en Arménie, mais ils mentaient.

Comment qualifieriez-vous le massacre de la population arménienne en Azerbaïdjan ? Peut-on appeler cela un génocide ?

Oui, ce qui est arrivé à Soumgaït est un génocide. Les Azerbaïdjanais affirmaient que les Arméniens occupaient les meilleurs appartements, qu'ils sont une nation mineure et qu'ils doivent être exterminés.

Pourriez-vous nous parler de ce qui s'est passé dans d'autres villes ?

Je n'étais enquêteur qu'à Soumgaït et je ne sais pas ce qui s'est passé dans d'autres villes. Les troubles à Bakou ont éclaté avec le même slogan : Anéantir les Arméniens. Tous les non-Azerbaïdjanais ont été maltraités. Je me souviens de la façon dont un employé de magasin a refusé de me vendre du pain parce que "nous soutenions les Arméniens." J'ai entendu dire que des Arméniens avaient été capturés en mer à bord de ferries, sous prétexte d'évacuation, et nous n'avons jamais su comment cela s'est terminé.

Après ce qui s'était passé, pensez-vous que la population du Haut-Karabakh pouvait faire autre chose que se battre pour se défendre ?

Le peuple du Karabakh a dû se défendre, sinon l'histoire de Soumgaït et de Bakou se serait répété. Chaque nation a le droit à l'autodétermination, y compris la population du Karabakh. Peut-être aurait-il été plus judicieux d'annexer le Karabakh à l'Arménie au cours de la période soviétique ...

Que souhaiteriez-vous dire à nos lecteurs ?

Je ne souhaite à personne d'être témoin de crimes commis par haine nationale. Le nationalisme est un phénomène horrible. Je suis convaincu qu'il n'y a pas mauvaise nation, seulement des gens mauvais.

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Garinée Ter-Sahakian – PanArmenian.net – Département Analyse



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