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jeudi 16 juin 2011

Quelles pistes contre l'effacement de l'Europe ?

Par Laurent Leylekian [1]

La doctrine économiste de l'Union européenne ne lui assure plus aujourd'hui le leadership moral et politique qu'elle prétendait atteindre et elle est de ce fait largement contestée par les nations de l'Union. Pour assurer sa relance, l'Europe doit se doter d'un nouveau paradigme de développement qui devra faire une place raisonnée au patriotisme européen et qui devra reconsidérer ses alliances stratégiques.

Les derniers évènements de l'actualité internationale ont à nouveau cruellement illustré les insuffisances européennes.


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Sur le plan extérieur, confrontée aux révolutions arabes, qui n'avaient semble-t-il aucunement été anticipées par les diplomaties de ses Etats-membres, l'Union européenne donne l'affligeant spectacle de sa désunion et de sa pusillanimité, quand ce n'est pas de son absence : D'un côté, l'Europe du Sud - et singulièrement l'Italie - légitimement préoccupée par des considérations migratoires, se montre fort préoccupée de l'impact démographique des désordres qui frappent les pays de l'autre rivage de la Méditerranée. De l'autre côté, l'Europe du Nord, tout aussi légitimement soucieuse de rigueur budgétaire, n'entend pas dépenser un euro de plus pour assurer le traitement humanitaire et politique de ces crises. Entre les deux, l'Union pour la Méditerranée, qui aurait précisément pu concilier ces différents aspects dans le cadre d'une politique européenne dédiée, brille par une absence qui démontre tout à la fois sa nature chimérique et le peu de considération de nos partenaires européens pour cette structure voulue par la seule France. Au-dessus, et pour couronner le tout, Mme Ashton, notre haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité‎, fait preuve d'une furtivité à faire pâlir d'envie nos meilleurs avions de chasse.

Sur le plan intérieur, l'Union n'en finit pas de sombrer dans l'insignifiance. De querelles budgétaires en résolutions sans effet, de crises financières en déficit démocratique, l'Europe n'intéresse plus ; pire, elle irrite désormais. Des affaires récentes comme celle de la corruption de députés européens accréditent l'idée que l'Union n'est finalement qu'une surstructure plus ou moins inutile et coûteuse dans laquelle prospère une clique d'affairistes éloignés des préoccupations quotidiennes des citoyens. Plus grave encore, cette Europe qui peinait déjà à s'affirmer politiquement, semble se marginaliser à présent d'un point de vue économique. Si la richesse globale du continent et de ses États-membres est encore impressionnante et le restera longtemps, tout donne l'impression qu'il ne s'agit plus là que d'un effet d'inertie. Le robinet de la croissance s'est tari et les finances publiques sont durablement appauvries : Que la Chine vienne au chevet des finances espagnoles ou que le Brésil secoure son ancien colonisateur portugais constituent des symboles forts de l'effacement patent de l'Europe et de ses États-membres.

Le déclin de l'Empire Occidental

Certes l'Europe n'est pas la seule à éprouver de telles difficultés. En fait, c'est tout le monde occidental qui semble proche du naufrage. A l'instar de la Rome déclinante, les États-Unis ne parviennent à maintenir l'illusion de leur toute puissance qu'au prix de lointaines, faciles mais coûteuses campagnes militaires, d'où reviennent des proconsuls auréolés de gloire aptes à devenir de très populaires responsables politiques. Reste que l'illusion monétaire du dollar commençant à se dissiper, l'économie américaine apparaît de plus en plus pour ce qu'elle est, celle d'un pays lourdement endetté et au leadership entamé. [2]
A cet égard, on aurait tort de prendre la dégradation de la note de la dette souveraine américaine pour une simple manœuvre politique contre l'administration Obama. Au moins, encore, les États-Unis ont ils su réellement prendre le virage de l'économie de la connaissance, un domaine où les Européens sont à la traîne en dépit de la pompeuse stratégie de Lisbonne censée faire de notre continent la zone de croissance la plus dynamique de la planète.

Quant à notre voisinage oriental, si la Russie a partiellement su enrayer sa déliquescence post-soviétique en adoptant une politique autoritaire sur le plan intérieur et impériale sur le plan extérieur, son avenir reste lourdement obéré par un déclin démographique important et par une économie essentiellement fondée sur l'exportation de matières premières. D'ores et déjà, ce sont des paysans chinois en mal de terre qui repeuplent et revigorent les plaines désertées de l'orient russe ce qui, à terme, posera un vrai problème stratégique à la Russie.

Un changement de paradigme nécessaire pour l'Europe

La question qui se pose pour les Européens est de savoir comment sortir de l'ornière, quel nouveau paradigme de développement adopter ou, pour parler en termes philosophiques, quelle nouvelle Weltanschauung. Jusqu'à présent, l'Europe a toujours suivi le chemin de ce qu'elle considérait être la modernité, c'est-à-dire ce compromis entre libéraux et socialistes consistant à équilibrer “la libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises” avec de nécessaires mécanismes de justice sociale et de régulation marchande. Il faut reconnaître que cet équilibre a plutôt bien fonctionné tant que l'Europe était protégée tout à la fois par la puissance militaire des États-Unis, la faiblesse insigne des économies de ce qui était alors le Tiers-Monde et la réelle mise en œuvre de mesures de protection sociale. Ces trois facteurs structurant ont aujourd'hui disparu ou sont sur le point de disparaître. En particulier, les effets sociaux délétères provoqués par la redoutable concurrence des économies émergentes sont gravement amplifiés par l'idéologie dérégulatrice des instances de l'Union.

Tout acquis à leurs vieilles idoles, les responsables européens persistent cependant dans cette voie désormais inadaptée sans voir l'énorme vague d'indifférence et de rancœur qui monte au sein des populations européennes - ou tout du moins sans la comprendre : ça et là, divers mouvements identitaires apparaissent que les élites européennes considèrent un peu rapidement et aventureusement comme autant de méprisables dérives populistes. [3]
Or ces mouvements - des Vrais Finlandais au Front national, de la Ligue lombarde à Viktor Orban - traduisent une réelle exaspération de populations européennes confrontées quotidiennement à des structures politiques et institutionnelles qui ne les protègent plus et qui de plus nient la nature identitaire que devrait - à leurs yeux - revêtir l'Union européenne.

En guise de réponse, l'Europe n'en finit pas de se remanier - de la Constitution européenne au Traité de Lisbonne - sans voir ou sans admettre que la bonne réponse ne réside pas dans un changement de contenant mais dans un changement de contenu. Et ce nouveau contenu que beaucoup appellent de leurs vœux doit intégrer une dimension intérieure et une dimension extérieure.

Europe et Russie, une communauté de destin ?

Pour ce qui est de l'extérieur, on peut raisonnablement estimer que l'Union européenne n'a jamais considéré à sa juste valeur la proximité des enjeux stratégiques qui sont les siens avec ceux de la Russie : la Russie comme l'Europe est confrontée à un sérieux problème démographique ; la Russie comme l'Europe voit son avance technologique fondre au soleil face aux pays émergents. La Russie comme l'Europe est menacée de marginalisation politique par une dynamique mondiale de plus en plus axée sur la zone Asie-Pacifique. De plus, chacun sait que l'Europe est très dépendante de la Russie pour son approvisionnement énergétique et que cette dépendance ira en augmentant. [4]

Dans ce contexte, l'attitude adoptée par l'Union envers la Russie, une attitude souvent faite d'un mélange de considérations morales et de mépris paternaliste apparaît singulièrement inappropriée. D'autant plus que la Russie change - ou en tout cas veut changer - et qu'il serait souhaitable que nous accompagnions ce changement dans le sens qui convient, que nous donnions une dimension réellement stratégique au Partenariat Bruxelles-Moscou [5]

A cet égard, le discours sur l'Etat de la Fédération prononcé par Medvedev devant la Douma le 30 novembre dernier [6]
n'a sans doute pas eu l'écho qu'il aurait mérité : cette allocution - pourtant à usage domestique - était en effet remarquable de lucidité et de franchise sur les graves problèmes posés à la Russie tout autant qu'elle l'était par la volonté qui y transparaissait de les prendre à bras-le-corps et de les résoudre à l'européenne.

Ce discours qui aurait pu - qui aurait dû - être prononcé par un Commissaire européen affirmait précisément l'idée que “la modernisation n'est pas un objectif en soi” mais qu'elle visait à faire des 26 millions d'enfants et d'adolescents russes, des citoyens heureux, en bonne santé et prospères. Si la question démographique en constituait la préoccupation première - avec la mise en place d'une vraie politique de relance nataliste en sept points - l'allocution de Medvedev abordait également la mise en place d'une politique de l'enfance fondée sur la Déclaration des Droits de l'Enfant de l'ONU, la question de la maltraitance, du handicap, celle de l'éducation, de la santé mais aussi celle du renforcement de leur sentiment patriotique - sans doute une obscénité dans l'actuelle vision européenne.

Loin de minimiser les difficultés russes, Medvedev y insistait également sur la nécessaire mise en place d'une vraie politique de l'environnement, sur la réforme des administrations locales et régionales et la modernisation des services publics , sur la lutte contre la corruption, sur la création d'une nouvelle agence de défense dévolue aux développements militaires de haute technologie, etc.

Enfin et surtout, ce discours traduisant une volonté de relance manifeste se concluait sur les nombreux partenariats engagés par la Russie mais insistait tout particulièrement sur les synergies existantes ou possibles avec l'Union européenne.

Quelles conditions pour une alliance maîtrisée ?

Quelle est finalement la vision promue par le discours russe : en une phrase, on peut dire que c'est la modernité plus le patriotisme. En ceci, Moscou ne constitue d'ailleurs pas une exception : les Américains, les Chinois, les Indiens ne considèrent pas - loin de là - que leur développement doive se faire au sacrifice de leur identité. Seule l'Europe - sans doute encore traumatisée par les deux conflits mondiaux - assimile grossièrement la défense et la promotion de l'identité au nationalisme xénophobe.

Cependant, au regard de la communauté de nos intérêts, nous gagnerions à renforcer notre partenariat avec la Russie, et ce d'autant plus notre allié “naturel”, les Etats-Unis, se désintéresse de plus en plus du Vieux Monde et mise désormais son développement sur sa côte pacifique. Néanmoins, avant même la redéfinition de tout programme pour un vrai partenariat russe, la condition pour un renforcement mutuellement profitable de nos relations avec Moscou passe par la définition et la promotion interne d'un corpus de valeurs propres à fonder une identité européenne et à la défendre ; c'est-à-dire un patriotisme européen.

Ce serait là la dimension intérieure de ce New Deal européen. Que les responsables de l'Union le souhaitent ou non, ils devront pour cela adopter les plus eurocompatibles des idées promues par les mouvements identitaires qu'ils abhorrent. Sur le plan symbolique, le préambule rejeté de feue la Constitution européenne, l'Hymne ou le drapeau européen exclus du Traité de Lisbonne [7]
mais aussi, sur le plan pratique, la mise en place de mesures douanières aux frontières de l'Union limitant “la libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises” afin de préserver les grands équilibres de nos sociétés apparaissent dans cette optique comme des minima vitaux. Et tant pis pour l'OMC !

Si l'Union européenne se refuse à un tel changement de paradigme, elle court à plus ou moins brève échéance le risque de se voir déborder par des mouvements identitaires autrement plus durs. La coalescence est en effet déjà engagée entre ces divers mouvements européens [8] et, pire encore, ils pourraient même facilement trouver des interlocuteurs qui leurs conviennent au sein de nos partenaires proches. [9] L'Europe serait donc bien inspirée de se teinter d'une doctrine patriotique raisonnable et raisonnée sous peine de sombrer sous les coups de boutoir que ne manqueront pas de lui porter des mouvements au nationalisme pour le coup débridé.

Laurent Leylekian - publié sur le site d'Eurotopie




[1] Laurent Leylekian est chercheur indépendant. Il a été directeur exécutif de la Fédération Euro-Arménienne et directeur de publication de France-Arménie.

[2] L'un des éléments qui justifie le refus d'un engagement massif des Etats-Unis en Lybie est précisément l'élément financier.

[3] En France, le clash télévisuel récent entre Edwy Plenel et Robert Ménard a constitué une illustration criante de ce mépris et de ces incompréhensions.

[4] En particulier en raison du tarissement prochain des gisements pétrolier de la mer du Nord.

[5] Sur l'état actuel de la coopération avec Moscour voir -http://www.eeas.europa.eu/russia/index_en.htm

[6] Presidential Address to the Federal Assembly of the Russian Federation

[7] Il est d'ailleurs tout à fait symptomatique que ce soit ces éléments identitaires que les responsables de l'Union ont cru bon de rejeter du Traité alors même que c'est son contenu socioéconomique que les populations européenne rejettent.

[8] Des sites internet tels que Novopress ou Eurasia sont représentatifs de ces tendances.

[9] Pour évoquer à nouveau la Russie, on peut penser aux idées eurasiatiques d'Alexandre Dugin.


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