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samedi 27 août 2011

La normalisation des relations arméno-turques repoussée sine die

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Traduction Gérard Merdjanian - commentaires
Les relations diplomatiques entre la Turquie et l'Arménie n'ont jamais existé, que ce soit aux derniers temps de l'empire ottoman ou avec la République crée par Mustapha Kemal Atatürk en 1923 et dotée d'un parti unique. Du temps de l'Union soviétique, c'est Moscou qui parlait au nom de toutes les RSS, et après sa dislocation la frontière n'a jamais été ouverte, les quelques rares échanges se faisaient par la Géorgie voisine. Une parenthèse toutefois, au lendemain du tremblement de terre de 1988, Ankara a laissé passer [une seule fois] l'aide humanitaire pour l'Arménie.
On peut toujours rétorquer que c'est la Turquie qui a reconnu dans les premiers, la nouvelle République indépendante crée il y a exactement 20 ans, mais reconnaître un pays ne signifie pas avoir des relations diplomatiques. Deux plus tard, Ankara s'apprêtait à envahir militairement sa voisine pour aider l'Azerbaïdjan, avant d'instaurer le blocus de l'Arménie en 1994.
Vouloir entamer le dialogue, l'idée ne vient ni d'Erevan, ni d'Ankara mais de Washington. Se rendant compte que depuis 10 ans rien n'a changé dans la région, que le groupe de Minsk de l'OSCE n'a pas progressé dans la résolution du conflit du Haut-Karabakh, et que les voies de transit Gaz-Pétrole risquent d'être malmenées si la guerre reprenait, le Département d'Etat a poussé au dialogue les antagonistes séculaires avec pour objectif de normaliser leurs relations.
Les Etats-Unis semblent avoir oublié une chose, ou plus exactement font semblant, c'est que le contentieux arméno-turc ne date pas d'hier avec le problème du Haut-Karabakh, mais d'il y a près d'un siècle quand les Turcs ont massacré 1,5 million d'Arméniens, confisqué leurs biens, et annexé leurs terres. Un ‘détail de l'histoire' diraient certains …
* Brève turque *
Le gouvernement turc rejette les affirmations indiquant que les dizaines de journalistes au franc parler qui ont été arrêtés, condamnés, et/ou emprisonnés, l'ont été non pas en raison de leurs activités journalistiques, mais pour des motifs non liés à leur profession.
Ainsi, le ministère de la justice turque indique dans un communiqué : "il est faux de dire que 70 journalistes ont été arrêtés ou condamnés à cause de leurs écrits. 59 des 63 journalistes actuellement en prison le sont pour des activités criminelles autres que leurs écrits. Les quatre autres le sont à cause de leurs écrits et de la propagande pour une organisation terroriste."
Parmi les 59, 27 sont en détention préventives et il sera possible de voir quelles étaient les activités criminelles dont ils sont accusés quand leur dossier sera bouclé. Selon le ministère, les 27 suspects sont accusés de faire partie d'une organisation terroriste.

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Le 22 août 2011, la Grande Assemblée nationale turque retirait de son agenda 898 projets de loi, et notamment les protocoles arméno-turcs signés en 2009.
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Le nouveau parlement turc considère que la question de l'ouverture de la frontière avec l'Arménie n'est plus d'actualité pour le pays. Par ailleurs, en conformité avec les règlements du Parlement, un projet de loi qui a été rejeté par le parlement perd sa force juridique pendant six mois.
Comment et pourquoi en est-on arrivé là ?
Le président Serge Sarkissian a catégoriquement démenti jeudi les affirmations persistantes que, contrairement à son prédécesseur Robert Kotcharian, il a envisagé d'étudier avec Ankara les événements de 1915 sur les massacres et les déportations des Arméniens dans l'Empire ottoman.
Le secrétaire de presse du président, Armen Arzoumanian, a exigé que le journal arménien en ligne, Lragir.am, ‘corrige' l'article disant que "Serge Sarkissian a accepté quelque chose qui avait été rejeté par Robert Kotcharian." Arzoumanian a accusé le journal de ‘désinformation manifeste'.
L'article en question rappelait l'une des dispositions les plus controversées des deux protocoles de normalisation turco-arméniens, signés à Zurich en Octobre 2009 : ‘La création d'une sous-commission d'experts nommé par les gouvernements turc et arménien pour un "examen scientifique et impartial des documents historiques et des archives." Cela avait été largement perçu comme un euphémisme officiel pour un examen conjoint des massacres d'Arméniens, que de nombreux historiens internationaux considèrent comme le premier génocide du 20ème siècle.
L'idée d'une telle étude a été lancée par le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan dans une lettre de 2005 à Robert Kotcharian, que le président avait rejeté comme étant un stratagème turc conçu pour saborder une plus grande reconnaissance internationale du génocide.
Peu après son entrée en fonction en avril 2008, M. Sarkissian avait indiqué qu'il était prêt, sur le principe, d'accepter la proposition. "Nous ne sommes pas contre la création d'une telle commission, mais seulement si la frontière entre nos pays est ouverte", avait-il déclaré lors d'une visite en Juin 2008 à Moscou.
Le leader arménien avait clairement changé sa rhétorique, après le tollé provoqué par les protocoles en Arménie et dans toute la diaspora. Les critiques arméniennes sur sa politique de rapprochement avec la Turquie indiquaient que l'existence même de la sous-commission d'historiens remettrait en question le génocide arménien et rendait le travail d'Ankara plus facile pour décourager davantage les pays sur la reconnaissance officielle.
Le gouvernement Sarkissian a rejeté les critiques, disant que la dite sous-commission ne chercherait pas à déterminer si durant la Première Guerre mondiale le massacre de 1,5 million d'Arméniens constituait un génocide ou non.
Sarkissian semble avoir été plus loin dans son entretien d'avril 2010 avec le magazine allemand "Der Spiegel". "La création de la Commission [d'historiens] n'aurait de sens que si la Turquie reconnaissait sa culpabilité. Le travail des chercheurs consistera à déterminer conjointement les causes de cette tragédie. Dans le cas contraire, la mise en place d'une telle commission voudrait dire remettre en cause la réalité du génocide perpétré contre notre peuple."
Dans son interview, Sarkissian indique que le gouvernement de M. Erdogan ne compte pas faire ratifier les protocoles par le parlement turc tant qu'une résolution du conflit du Haut-Karabakh ne sera trouvée, acceptable pour l'Azerbaïdjan.
Erdogan et les dirigeants turcs avaient aussi lié la non-ratification à la décision de Janvier 2010 de la Cour constitutionnelle de l'Arménie, stipulant que les protocoles ne pouvaient pas arrêter la recherche de la reconnaissance du génocide à Erevan dans l'arène internationale. Ce qui pour Ankara signifiait que Cour constitutionnelle arménienne préjugeait des conclusions de la Sous-commission.
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Selon les informations publiées par Wikileaks, dans une lettre daté du 25 avril 2005 au Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, le président Robert Kotcharian déclarait que l'Arménie était prête à normaliser ses relations avec la Turquie.
"En tant que deux pays voisins, nous devons travailler tous deux pour trouver la façon de vivre ensemble en harmonie. C'est pourquoi, dès le premier jour, nous vous avons tendu la main pour établir des relations, ouvrir la frontière, et donc amorcer un dialogue entre nos deux pays et nos deux peuples," écrivait Kotcharian.
L'ambassadeur américain en Arménie, John Evans, déclarait dans un câble diplomatique : "les préoccupations reposent sur plusieurs facteurs. La lettre a été immédiatement distribuée au Congrès américain avec l'implication claire que le processus de ‘rapprochement et de réconciliation' est en cours et que toute action des Etats-Unis (comme une résolution du Congrès [sur le génocide arménien]) est inutile. Le code pénal turc pénalise toujours les citoyens pour l'utilisation du terme ‘génocide' dans le contexte arménien."
Et John Evans de poursuivre : "la lettre du Président Kotcharian réitère la position arménienne : l'Arménie est prête à discuter de toutes les questions au niveau intergouvernemental. L'Arménie ne pose aucune condition préalable à l'établissement de relations et pour l'ouverture des frontières. Tous les problèmes bilatéraux et les questions, y compris le génocide, peuvent être discutés une fois les relations établies."
"La Turquie utilise trois raisons distinctes pour expliquer le maintien des frontières fermées. 1- l'insistance de l'Arménie sur la reconnaissance du génocide ; 2- les Arméniens n'ont pas réaffirmé l'intégrité territoriale de la Turquie ; 3- Le conflit de Haut Karabakh n'est toujours pas résolu."
Wikileaks a également publié un câble envoyé de Turquie en 2010 par l'ambassadeur américain d'alors, James Jeffrey.
"La signature, à Zurich le 10 Octobre, des protocoles pour normaliser les relations turco-arméniennes et ouvrir la frontière commune, a été un repère pour la région. Mais ni la Turquie ni l'Arménie n'ont pris des mesures pour leur ratification. Le gouvernement turc affirme que le retrait des forces arméniennes des districts entourant le Haut-Karabakh est une condition préalable. Cela ne faisait pas partie de l'accord, et ce n'est la position que les États-Unis soutiennent."
James Jeffrey note que les relations futures seront néanmoins fortement liées à la question du génocide arménien de 1915.
"Toute qualification des événements de 1915 comme "génocide" par les Etats-Unis, déclenchera une tempête politique en Turquie, et l'effet sur nos relations bilatérales - dans les aspects politiques, militaires et commerciaux - serait dévastateur", précise le câble.
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Extrait de Armenialiberty et de PanArmenian.net


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