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mercredi 18 juillet 2012

Génocide arménien : La Turquie se prépare pour 2015


Traductions et commentaires de Gérard Merdjanian

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Commentaires

Le discours a radicalement changé, les méchants d’hier sont les gentils d’aujourd’hui ; après la pluie, le soleil ; après avoir soufflé le froid, voici le chaud. Certes depuis quelques temps déjà, l’emploi de ‘génocide arménien’ sans son sacro-saint préfixe ‘sözde’ (soi-disant) est autorisé  que ce soit dans les déclarations ou dans la presse. Mais comme l’article 301 du code pénal turc n’a pas été abrogé, des procès ont toujours lieu si l’on porte atteinte à l’honneur de la Turquie. On ne chasse pas facilement le naturel.

La Turquie persiste à vouloir confondre les notions de culpabilité et de responsabilité. Les dirigeants actuels ne sont pas coupables des actes commis par leurs ainés, lesquels ont d’ailleurs été condamnés en 1919 par un tribunal turc(1). Dans le droit international, il existe le principe de la continuité de l’Etat. De même qu’en France la Vème république est responsable des actes commis sous le gouvernement de Vichy, la Turquie est responsable des actes commis par l’empire ottoman.

Si 95% des historiens à travers le monde s’accordent à dire que les événements de 1915 sont un génocide, il est très peu probable pour ne pas dire plus, que les 5% restant, turcs en majorité, aient raison. En fait, ce qui bloque les dirigeants turcs, ce n’est pas tant que leurs ancêtres aient massacré tels ou tels Chrétiens orientaux - exercice national des armées ottomanes, régulières ou irrégulières, pendant des siècles -, mais que celui des Arméniens en 1915 soit qualifié de génocide, lequel est un crime contre l’humanité et en tant que tel implique un châtiment. Et c’est là que le bât blesse, car des réparations, la Turquie ne veut pas en entendre parler, qu’elles soient financières, matérielles ou pire, territoriales. Si Ankara entrouvrait la Sublime Porte de son armoire, ce sont tous les cadavres pardon toutes les minorités, Kurdes en tête, qui présenteraient leurs cahiers de doléances.

"Nous devrons proportionner le châtiment, non au crime qui est grand, mais au criminel qui est petit". (Victor Hugo)


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Traductions

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Une des dimensions les plus malheureuses de la question arménienne en Turquie est que le débat politique national porte presque exclusivement dans le cadre des tentatives occidentales de légiférer sur le génocide.

C’est parce que le sujet est abordé au Congrès américain ou au Parlement français que nous débattons de notre propre histoire.



Le résultat est souvent une réaction nationaliste : ‘Ils ont toujours tort et nous sommes toujours dans notre droit’. Depuis, il existe une tension dans l'air, et aucune tentative n'est faite pour comprendre pourquoi le monde entier a une interprétation très différente de la nôtre sur ce qui est arrivé aux Arméniens en 1915.

D’ici trois ans, la Turquie va se trouver face à un dilemme similaire. Encore une fois, c’est la dynamique externe qui conduira le débat national. La Turquie réagira probablement de manière acerbe et nationaliste face aux tentatives occidentales à commémorer le centenaire du génocide arménien.

Que peut-on faire pour éviter une telle épreuve ? La réponse évidente est de commencer à réfléchir dès maintenant aux relations arméno-turques, avant que la pression du tic-tac de l’horloge entre en jeu. Dans le cas contraire, un sentiment d'urgence et d'alarme domineront à nouveau le débat national. Toute mesure prise à la veille de 2015 sera également perçu par l'Arménie et la communauté internationale comme une tentative désespérée de conjurer les accusations de génocide.

Au lieu de paniquer la veille cette date, le gouvernement turc doit adopter à partir de maintenant une stratégie multidimensionnelle. La première dimension doit concerner l'ouverture de la frontière avec l'Arménie. Ce doit être un geste unilatéral montrant la bonne volonté turque, indépendamment du processus gelé des protocoles.

Comme on le sait, le Parti Justice et Développement (AKP) a décidé de lier la ratification des protocoles (visant à une normalisation complète avec l'Arménie) au conflit du Haut-Karabakh. Une telle politique a pratiquement bloqué l'ensemble du processus depuis qu'il est devenu impossible pour le président arménien Serge Sarkissian de convaincre son opinion publique (et notamment les millions d'Arméniens de la diaspora) que la Turquie est sérieuse au sujet de la normalisation des relations sans conditions préalables.

La décision turque de poser une condition préalable à la normalisation avec l'Arménie relève de la myopie. Toute tentative de ratifier les protocoles est systématiquement attaquée par les milieux nationalistes pro-azerbaïdjanais de Turquie au motif qu'aucun progrès n'a été fait dans le conflit du Haut-Karabakh. C'est pourquoi la Turquie a besoin d'agir sans aucune référence à des protocoles. L'ouverture de la frontière avec l'Arménie doit être présentée à l'opinion publique turque comme l'initiative de la Turquie et montrer que Ankara veut créer une dynamique pour la normalisation des relations avec l'Arménie et ce faisant, réaliser une percée sur l'avenir du Haut-Karabakh.

La deuxième dimension de la stratégie turque avant 2015 devra être de parler de 1915 dans le cadre de ce que le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, appelle "la mémoire équitable." Davutoğlu veut rapporter ce qui s'est passé en 1915 dans le cadre plus large d'une catastrophe humanitaire provoquée par l’effondrement de l'Empire ottoman. En plus des souffrances arméniennes, il veut se référer à des pertes turques dans les Balkans et au Caucase, où des millions de musulmans furent tués ou arrachés à leurs terres avant et pendant la Première Guerre mondiale, les pertes à Gallipoli et à Sarıkamış étant "notre tragédie commune." Davutoğlu semble prêt, comme il a indiqué à un groupe de journalistes turcs la semaine dernière, à montrer de l'empathie pour les événements de 1915 tant que le contexte est défini comme un cadre plus large d'une «tragédie partagée», où il y aurait aussi l'empathie arménienne pour pertes turques.

Bien que problématique, il s'agit d’un pas dans la bonne direction. Parler d'une tragédie commune est mieux que de nier ce qui est arrivé aux Arméniens en 1915. Cependant, une chose doit être claire : cela n’est pas une excuse officielle turque pour la tragédie de 1915 (pas besoin d'appeler cela un génocide), semblable à celui que le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a déclaré pour Dersim il y a quelques mois, un tel récit sur «la mémoire juste» tombera dans l'oreille d'un sourd.

C’est peu probable de s'attendre à ce que l’Arménie fasse preuve de beaucoup d'empathie pour les pertes turques. Après tout, l'Arménie et les Arméniens ne sont pas responsables de l'agonie turque à Gallipoli, dans les Balkans sous tutelle ottomane ou des pertes au cours de la Première Guerre mondiale. Pourtant, il est impossible de nier le sentiment turc sur la responsabilité de la tragédie de 1915. Ce que la Turquie appelle la déportation ou le déplacement des Arméniens peut très bien avoir été en réaction à un sentiment de menace perçu comme étant le nationalisme arménien. Oui, les Arméniens ont aussi tué des Turcs. Mais "la mémoire juste» exige aujourd'hui un regard honnête sur l'Anatolie. Nous ne pouvons pas aujourd'hui nous contenter sans aucunes excuses de l'absence totale des Arméniens en Anatolie orientale. Commençons à penser à 1915 et ce qui peut être fait en vue de 2015 avant que d'autres commencent à penser pour nous.

ÖMER TAŞPINAR - Zaman

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A la fin de l'ère Sarkozy, le ministre des Affaires étrangères  turc, Ahmet Davutoglu, avait décrit la politique entre Ankara et Paris comme «cauchemardesque».

La France, nous l'espérons du moins, a abordé une nouvelle façon de penser, tout en reconnaissant qu'une approche différente de la Turquie renforcera son statut de puissance dans l'UE, tandis que la Turquie avec l'administration du président François Hollande peut trouver une contrepartie amicale et suffisamment bienveillante pour résoudre certains problèmes clés entre les deux nations.

La question la plus importante qui a existé entre les deux capitales, empoisonnant les relations, c'est le sort tragique des Arméniens en 1915. L’ex-président Nicolas Sarkozy était personnellement engagé pour verser du sel sur la plaie ouverte, calculant froidement la réaction de la Turquie, et insistant sur une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Il a subit un échec, en voulant pousser la constitution française dans la mauvaise direction. Des questions demeurent : qu’en est-il de la douleur des Arméniens dans le monde entier, de la liberté d'expression, ou  du désir des Turcs d'adhérer à l'UE ? Probablement toutes aussi importantes les unes que les autres.

La nouvelle ère sous Hollande envoie des signaux mixtes, pendant que la Turquie continue de mener une recherche, au ralenti, sur les moyens de faire face à cette partie horrible de son passé. Le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, a déclaré après sa rencontre avec M. Davutoğlu qu'il n'y aurait aucune tentative pour raviver  la loi sur les dénis de génocides. Toutefois, d'autres sources laissent à penser que le président Hollande n'est pas en total accord avec cette position. Suite à des contacts avec certains organismes influents de la diaspora, il a promis que la question restera à l'ordre du jour de la France.

Si la position de Hollande est telle que rapportée, cela engendrera des maux pour la simple raison que, ce que Sarkozy a essayé de faire a poussé la Turquie à se mettre en mode défensif, comme il est de règle pour l’AKP qui est en mode de recherche constante. Les leçons de cette période sont claires : Si vous voulez le bien de la Turquie, ce n'est absolument pas le chemin à suivre.

Hollande est assez intelligent pour comprendre cela, mais il sait aussi que beaucoup de ses camarades de premier plan dans l'UE - dans les deux camps socialistes et chez les Verts - sont restés plutôt ferme sur les aspects positifs de l'AKP, l’emportant sur les aspects négatifs du passé. En d'autres termes, ce n’est pas tant de punir la Turquie pour la négation du génocide qui est important mais la façon dont l'Etat turc sera aidé pour venir à bout de ce problème, avec des excuses, des regrets ou quelle que soit la réponse appropriée, concernant les crimes commis par la junte militaire de l'Empire ottoman. La manière de se comporter montre la différence entre le cynisme et la démarche amicale.

Le mode de recherche d'Ankara est indéniable, Davutoğlu l’a réaffirmé lors de sa visite à Paris. Sur le chemin du retour, il a profondément étudié la question en envoyant des signaux à Paris. Voici ce qu'il a dit :

"Primo. Je souhaitais vraiment que les protocoles [entre la Turquie et l'Arménie] soient mis en œuvre ! Mais ... c’était l'équilibre dans le Caucase qui l'a empêchée. Si l'Arménie avait été en mesure de se retirer d'un seul des sept districts qu'elle occupe dans le Karabakh, la frontière aurait été ouverte. J'avais convaincu le président azerbaïdjanais Ilham Aliev pour ce faire. L'Azerbaïdjan aurait également ouvert sa frontière. Je le regrette amèrement, parce que nous étions tous sur le point de réussir. J'avais demandé au président Serge Sarkissian: "Retirez-vous d'un seul [district] et Erevan sera la plus belle ville dans la région. C’est l’avantage d'être un voisin de la Turquie." Il ne pouvait pas à cause d’obstacles internes. Mais la proposition est toujours valable et les conditions de mise en œuvre peuvent reprendre. Nous recherchons, nous savons que cela allégera le fardeau de 2015.

Deusio, nous recherchons un nouveau langage de communication. Nous mettons en place de nouvelles relations, différentes, avec la diaspora. Nous devons nous asseoir et parler. Notre objectif est de briser la glace. Maintenant, il y a et y aura quelqu'un qui s'assiéra en face des Arméniens et les écoutera. Je ne suis pas un ministre des Affaires étrangères qui les garde en leur disant : «non, il ne s'est rien passé en 1915».

Tercio, nous nous préparons de nouveaux messages concernant 2015. Nous sommes à la recherche d'un nouveau langage autour du terme «mémoire juste». Je travaille également sur un nouveau livre sur l'histoire ottomane. Je n'appelle pas cela un génocide, mais je ne dis rien quand quelqu'un d'autre dit que c'en est un."

Ce ne sont pas des nouveautés qu’exprime Davutoğlu. Quoi qu’il en soit, c’est un exemple de recherche, mais cela n'aurait pas de sens si Paris continuait la méthode Sarkozy.

La clé réside dans la coopération entre la "nouvelle" France et la "nouvelle" Turquie. Comme l’avait déclaré Alain Juppé, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, les deux gouvernements peuvent faciliter les pourparlers exploratoires par la création d’une commission d'historiens indépendants, dans le but de guider la Turquie à trouver la paix avec les événements de 1915. Après tout, la France est le pays d’Europe avec le "pouvoir protecteur" le plus grand vis-à-vis de l'Arménie, et elle entretient des relations approfondies avec la Turquie. Un autre moyen serait en effet de nous aider à surmonter les obstacles nauséabonds, et les nombreuses décennies purulentes de honte et de déni enterrés.

YAVUZ BAYDAR - Zaman


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Extrait de Todays-Zaman

 

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